Directrice générale du Groupe Baudelet, Caroline Poissonnier lance Leader Kiff, un mouvement pour aider les dirigeants à prendre soin d’eux. Parmi les objectifs ? Ne pas se laisser dévorer par l’incertitude afin de rester de bons chefs d’entreprise.
Caroline Poissonnier (Baudelet) : "La santé mentale est source de performance"
Décideurs. L'incertitude, en tant que cheffe d’entreprise, ça vous évoque quoi ?
Caroline Poissonnier. C’est le fil rouge de l’entrepreneur. En ce moment, il est exacerbé par le contexte, mais cela reste le lot de tout dirigeant. Quand on gère une entreprise, on ne sait pas de quelles cartes disposent ses concurrents ou comment va évoluer le contexte politique. On prend des paris. La clé, c’est d’avoir une vision, de savoir où l’on veut aller et pourquoi, mais également de se montrer le plus flexible possible dans la mise en œuvre de sa stratégie.
Vous montez le mouvement Leader Kiff, qui invite les dirigeants à s’écouter pour mieux nourrir leur ambition. Quel est le point de départ de ce projet ?
Sans pour autant tomber dans la dépression ou le burn-out, j’ai connu une période de perte de joie, de sens et d’envie. C’est parti du travail et il y a eu des répercussions sur ma vie personnelle, car les deux sont liés. Je n’étais plus une bonne leader. Tous les problèmes auxquels j’étais confrontée me pesaient plus que d’habitude. Quand on n’est pas bien, on ne peut pas être le phare dans la tempête dont a besoin l’entreprise. Les solutions que j’ai trouvées tendaient à verser dans le bien-être excessif avec six heures de yoga par jour pendant des retraites où l’on mangeait végan. Ce qui ne me correspondait pas. Quand je m’ouvrais dans les réseaux professionnels, où c’est business first, on me regardait comme si j’avais "fumé la moquette".
Quelles sont les solutions ?
L’idée c’est de dire que notre position va de pair avec des responsabilités, mais aussi une certaine liberté. Si un dirigeant travaille 70 heures par semaine, il ne doit pas culpabiliser à l’idée d’aller faire du sport un mardi à 15 h. Il est important d’apprendre à se connaître, de découvrir ce qui nous stimule. La santé mentale est source de performance.
Concrètement, comment cela peut-il se traduire ?
Se créer des bulles permet d’empêcher la pression de monter quand on est vraiment dans l’incertitude. Car celle-ci peut entraîner du brouillard mental. Faire du sport, par exemple, s’allonger et respirer, jouer à la pétanque… Nous devons miser sur ce qui nous aide à garder notre sang froid. Il faut se concentrer sur autre chose afin que l’incertitude ne prenne pas toute la place. Savoir s’entourer de gens de confiance est également important.
Pourquoi votre mouvement fait-il partie des rares initiatives sur le sujet ?
Il y a un vrai vide en matière de solutions pour les leaders et dirigeants. Certes la santé mentale a été érigée en grande cause nationale pour 2025. Des documentaires interrogent des sportifs, des personnes célèbres et des anonymes sur le sujet. Mais on ne voit pas des dirigeants s’y exprimer alors même qu’ils ont la pression de faire vivre des gens, d’aller chercher du chiffre, etc. Je reçois des témoignages de leaders qui me disent qu’on ne parle pas assez de cette question, d’autres qui ont explosé en vol ou sont tombés malade. Notre slogan chez Leader Kiff ? "N’attendez pas d’aller mal pour aller mieux." Je veux m’adresser aux personnes qui sentent des signaux faibles, parfois à travers leurs corps (prise ou perte de poids, problème de sommeil ou de peau, etc.) avant qu’elles ne soient vraiment dépassées.
"Les leaders doivent concentrer sur autre chose que l’incertitude afin qu’elle ne prenne pas toute la place"
Comment va fonctionner Leader Kiff ?
Le but de ce mouvement est de fédérer et d’accompagner. Nous allons organiser à partir de février 2026 des petits-déjeuners, des soirées, des séminaires où des leaders partageront des témoignages inspirants sur la manière dont ils se sont préservés en montant un business. Je suis convaincue de la puissance des regroupements physiques, des échanges, dans des lieux agréables. Ensuite, nous allons mettre à disposition des ressources : articles, podcasts et programmes digitaux et phygitaux pour les accompagner. Nos programmes se déploieront autour de quatre piliers coconstruits avec des experts : la connaissance de soi, la vitalité, le mindset et la mise en mouvement par la création de routines et rituels durables dans le temps. Ces programmes seront adaptés en journées de formation et auront vocation à pouvoir être diffusés aussi au sein des directions d’entreprise.
Est-ce que la prise de conscience est générationnelle ou est-ce que le contexte s’est dégradé ces dernières décennies ?
Il est davantage dans l’air du temps de prendre soin de soi mais je pense que l’instantanéité de tout que l’on connaît aujourd’hui est anxiogène. Quand on ne répond pas dans les deux heures à un mail cela paraît long. Cette pression grignote des points de vie. Nous n’irons pas contre les nouvelles technologies, les changements politiques ou géopolitiques mais on peut s’adapter pour rester serein et agile.
Faites-vous parfois des horaires à rallonge, et est-ce compatible avec votre volonté de prendre soin de vous ?
Il peut m’arriver de faire 70 heures par semaine, mais pas tout le temps. Vous ne m’entendrez pas parler d’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle. Sur les périodes denses, j’ai appris à faire des micro-siestes, à prendre des bulles de respiration afin de recharger ma batterie. Et si ça ne suffit pas, je pars du bureau pour marcher et je reviens quand le stress est descendu. Prendre soin de soi n’est pas une question d’horaires. Un chef d’entreprise, c’est un chef d’orchestre. Il se concentre davantage sur la vision et la réflexion que sur l’action. Et quand bien même il fait lui-même, un mail peut attendre le lendemain pour être envoyé. Il faut savoir poser des limites et celles-ci nous sont propres.
Propos recueillis par Olivia Vignaud