Près de dix ans après la nomination d’une première femme à la tête d’un groupe du CAC 40, l’indice ne compte que quatre directrices générales. Le vivier de dirigeantes potentielles s’affermit au sein de la plupart des autres groupes, mais le plafond de verre reste difficile à briser.

En 2016, Isabelle Kocher devient la première directrice générale d’un groupe du CAC 40. Sa nomination va de pair avec l’espoir que la parité ne fera que s’améliorer au sein de l’indice phare parisien. Mais patatras. En 2020, la seule représentante du genre féminin est remerciée. Il faudra attendre 2021 pour que soit nommée sa successeure Catherine MacGregor, puis Christel Heydemann chez Orange et Estelle Brachlianoff chez Veolia en 2022. L’entrée en décembre 2024 de Bureau Veritas au sein du CAC 40 permet à une quatrième femme, Hinda Gharbi, de briser le plafond de verre. Le quatuor de DG est complété par l’Espagnole Angeles Garcia-Poveda, présidente de Legrand, et Barbara Dalibard, présidente du conseil de surveillance de Michelin.

Le secteur ? Pas un problème

"Parfois, on considère que le secteur d’activité est un obstacle à la nomination de femmes dirigeantes, mais, si on regarde les entreprises qui ont des femmes à leur tête, on constate que cela n’est pas vrai (tech, industrie, énergie, etc.)", note Hervé Borensztejn, associé chez Heidrick & Struggles. Les dirigeantes du CAC 40 sont issues de métiers majoritairement masculins. D’ailleurs, les quatre directrices générales ont une caractéristique commune. Elles sont toutes ingénieures de formation. Deux sont passées par les bancs de Polytechnique Paris, une par Polytechnique Grenoble ainsi qu’une par Centrale.

femmes cac info

Assez contre-intuitivement, les femmes dirigeantes sont donc issues des formations qui peinent le plus à atteindre la mixité. "Les femmes sont peu nombreuses dans les études d’ingénieures, constate Lorraine Kron-du Luart, associée chez Eric Salmon & Partners. Or, quand la parité n’est pas respectée au bas de l’échelle, il paraît difficile qu’elle le soit au sommet des organisations. Les femmes qui sont parvenues à de hauts postes ont dû être meilleures que les hommes, car être aussi bonnes ne suffit pas toujours."

Pourtant, ce sont bien des ingénieures et non pas d’anciennes étudiantes en écoles de commerce (pourtant davantage paritaires) qui ont réussi à grimper le dernier échelon. "Comme il y a peu de femmes dans les écoles d’ingénieurs, il y a peut-être une prise de conscience du manque de diversité. Ce qui pousse les formations comme les entreprises à se saisir du sujet. Alors que, dans les métiers et les industries plus ouvertes aux profils issus des écoles de commerce, on peut se dire que la parité va finir par atteindre le haut de la pyramide." Ce qui jusque-ici n’est pas le cas.

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Si Isabelle Kocher puis Catherine MacGregor ont réussi à briser un plafond de verre que des dirigeantes potentielles et pleinement capables n’ont jamais pu soulever, c’est en partie grâce à la volonté de l’État, actionnaire d’Engie. Celui-ci demande que, dans les short-lists de candidats en interne ou en externe des sociétés dont il est au capital, se trouvent des femmes. Dans le cas de la course à la direction générale d’Engie, Catherine MacGregor était en lice face à Catherine Guillouard de la RATP, Gwénaëlle Avice-Huet d’Engie et Laurent Guillot de Saint-Gobain. Cela n’enlève rien aux mérites des finalistes, mais prouve que s’il n’y a pas de réelle volonté de favoriser les profils de la part de ceux qui pèsent dans les nominations, les évolutions seront réduites à peau de chagrin.

Si Isabelle Kocher puis Catherine MacGregor ont réussi à briser un plafond de verre que des dirigeantes potentielles et pleinement capables n’avaient jamais réussi à soulever, c’est en partie grâce à la volonté de l’État 

Certaines sociétés prennent le problème à bras-le-corps pour créer un vivier de dauphines parmi les membres des comités exécutifs. "Ce n’est pas le tout d’avoir des demandes formulées sur le sujet par les entreprises, note Lorraine Kron-du Luart. Encore faut-il pouvoir y répondre. C’est parfois un défi, car les groupes veulent souvent des personnes ayant déjà exercé les responsabilités en question et ce n’est pas toujours le cas des candidates."

Coup de pouce législatif

Les parcours des aspirantes aux hautes fonctions doivent être affermis. D’où l’intérêt des quotas de femmes dans les conseils d’administration mis en œuvre avec la loi Copé-Zimmermann de 2011, puis avec la loi Rixain de 2021 qui prévoit 30 % de femmes cadres-dirigeantes et de femmes membres des instances dirigeantes d’ici à 2027, puis 40 % d’ici à 2030. Si de nombreuses voix se sont élevées contre ces dispositions, estimant notamment qu’il serait difficile pour les entreprises de trouver des candidates de qualité, notamment dans les secteurs masculins, force est de constater que les groupes se plient à l’exercice et que cela permet à des femmes expérimentées de l’être encore davantage. Ces législations ont aussi le mérite d’accélérer un mouvement bien trop lent, ce qui a poussé certains recruteurs ou certaines personnalités de haut rang – telles que Christine Largarde – à changer d’avis sur l’utilité des quotas.

"Il va y avoir une guerre des talents pour nommer des femmes à des postes opérationnels"

Toutefois, le chemin est encore long, comme en témoignent les premiers résultats relatifs à la loi Rixain. "Notre dernière étude montre que les entreprises ont réagi à la loi, notamment en plaçant des femmes à des postes fonctionnels. Cela s’est avéré efficace pour atteindre les 30 % de femmes au sein des comités de direction, mais ne permettra pas d’arriver aux 40 % à l’horizon 2030", commente Hervé Borensztejn. Il ajoute : "Il va y avoir une guerre des talents pour nommer des femmes à des postes opérationnels. La mobilité interne ne sera pas suffisante en l’état, sauf mobilisation forte."

Exemples à suivre

Par rapport à d’autres pays, comment la France se situe-t-elle ? "Nous sommes en avance ou en retard selon à qui l’on se compare, répond Lorraine Kron-du Luart. En Allemagne, il est vraiment compliqué d’arriver aux plus hautes fonctions. Dans les pays nordiques ou anglosaxons, ça se passe beaucoup mieux."

De nombreuses études mettent en avant le lien entre diversité des équipes et performance des entreprises. Mais, des voix s’élèvent contre ce type d’arguments, estimant que prendre en compte la moitié de la population ne devrait pas se faire uniquement sur la base d’arguments économiques, aussi convaincants soient-ils. En attendant, les résultats des entreprises du CAC 40 dirigées par des femmes feront l’objet d’un examen au moins autant approfondi que ceux des entreprises dirigées par des hommes. À elles d’être, même au poste de DG, toujours meilleures que leurs homologues masculins ?

Olivia Vignaud

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