Tristan Lecomte, l’alter patron
En 1998, il était le premier Français à se lancer dans le commerce équitable pour aider les producteurs des pays en développement. Aujourd'hui, son entreprise Alter Eco réalise un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros et travaille avec 53 coopératives dans le monde. Retour sur le pari un peu fou mais gagné, d’un homme piqué d’éthique.
Des débuts difficiles
Initialement limité au chocolat et au café, Alter Eco produit désormais jus de fruits, thé, riz et biscuits. Aujourd’hui, la société dispose d’une gamme de 150 produits alimentaires et cosmétiques. Mais avant d’en arriver là, les débuts de la société ont été difficiles. En 1998, il ouvre une première boutique de 30 m2 à Paris. Mais le public n’est pas au rendez-vous. Fin 1999, il inaugure alors un plus grand magasin et lance un site Internet. L’échec est encore plus cuisant. Le modèle économique mis en place ne s’avère pas efficace. Les frais de fonctionnement des magasins sont trop élevés et les retombées pour les producteurs pas assez importantes. L’aventure s’arrête.
Après une parenthèse d’un an passé chez PricewaterhouseCoopers où il développe des outils d’audit appropriés à la filière du commerce équitable, Tristan Lecomte se relance dans le projet. Il parvient à la conclusion qu’il faut se spécialiser sur une gamme de produits restreinte et passer par des canaux de distribution plus importants. Alter Eco se fixe pour objectif l'augmentation des ventes. Le groupe se concentre sur un petit nombre de produits susceptibles d'être fabriqués en grande quantité et d'être vendus en grande distribution. Il prend contact avec les supermarchés. En 2002, il signe son premier partenariat avec Monoprix. Et sept ans plus tard, se retrouve dans les rayons de plus de 3 500 supermarchés. Une couverture qui permet à la société de développer rapidement son chiffre d’affaires qui franchit la barre des 15 millions d’euros en 2009. Avec 15 % de part de marché, il est le leader multiproduits sur le marché équitable. Sa domination est incontestable pour le chocolat (44 %), les biscuits (41 %) et les jus (28 %).
Une envie de changer le monde
Son envie de changer le monde a fait le reste. Pour ses proches et ses collaborateurs, là se situe sa principale qualité. Grâce à ses convictions, il arrive à les motiver pour obtenir le meilleur d’eux-mêmes. Selon le magazine Time, « il fait partie de ces gens qui, en utilisant leurs idées, leur vision, transforment le monde et les gens ». Peu importe la situation, il demeure toujours optimiste. Mais Tristan Lecomte nuance : « Pendant des années, j’ai plutôt été quelqu’un de violent, toujours énervé. Je suis ?ls de militaire et, quand j’ai créé ma boîte, j’ai projeté une image paternelle de l’autorité. Mais j’étais malheureux, isolé de mes collaborateurs qui redoutaient mes colères. »
Pour un "capitalisme conscient"
Son moteur ? Les autres. « Le commerce se doit d'être un lien, sinon le monde ne tourne pas rond. La vrai richesse de la vie ce sont les gens », insiste-t-il. L’entrepreneur est persuadé qu’un « capitalisme conscient » est possible. Selon lui, le commerce équitable est un moyen de replacer l’Homme au centre de l’économie plutôt que le produit. « Notre société de consommation défend les valeurs de l'avoir, à l'opposé de l'être. Nous pensons nous nourrir de cet "avoir", alors que plus nous possédons, moins nous "sommes" réellement », s’emballe-t-il.
Une vision assez idéaliste qui a fait naître beaucoup de scepticisme à son égard. Certains le jugent rêveur, d’autres naïf. Mais, pour ceux qui doutent et qui lui font remarquer qu’il n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de l’économie de marché, il se contente de citer le dalaï-lama : « Si vous avez l’impression que vous êtes trop petit pour changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique. Vous verrez lequel des deux empêche l’autre de dormir. »
« Je veux montrer que l’on peut faire du commerce équitable tout en étant compétitif ». Une dégustation à l'aveugle de vingt-quatre chocolats noirs, réalisée en 2009 par Que Choisir, a donné la meilleure note au « Noir Intense-Force Brute » d'Alter Eco.
S'imposer face au bio
Au niveau mondial, le commerce équitable représente 3 milliards d’euros. Et les ventes progressent de façon significative, malgré un contexte de crise qui aurait pu conduire les consommateurs à bouder des articles vendus en moyenne 10 % plus cher. En France, les produits équitables ne représentaient, en 2009, que 0,35 % du chiffre d'affaires dans l'univers épicerie-liquide des supermarchés, soit 120 millions d'euros. Mais les résultats grimpent à 3,7 % pour le café et 2,1 % pour le chocolat, les deux produits phares du secteur. La croissance est portée par la multiplication des références commerce équitable dans les rayons des distributeurs. Une tendance qui tire les tarifs vers le bas. Mais le président d'Alter Eco, qui a créé le Laboratoire du commerce équitable (organisme d'informations et d'échanges des bonnes pratiques entre les acteurs du marché), estime que le secteur ne réussira à s’imposer que si les grandes marques se mettent à adopter la démarche.
Du militantisme jubilatoire
« S'engager doit être un plaisir. Nous attachons d'ailleurs une attention particulière à la qualité gustative de nos produits. C'est ce que nous appelons le militantisme jubilatoire », conclut-il, sourire aux lèvres.
Juin 2010





