Liberté d’expression à sens unique, purge des "mal-pensants", ligne pro-Kremlin… La chaîne de Vincent Bolloré est engagée dans une fuite en avant qui met la droite dans l'embarras et donne raison aux pires caricatures. De plus en plus, le fonctionnement et la communication de ce média font penser à LFI…

Pendant des années, la ligne de fracture était nette : la gauche pilonnait CNews, chaîne qualifiée de "raciste", "au service de l’extrême droite", "sans éthique", "anxiogène", "partisane" ou encore "islamophobe". En face, la droite était unanime à défendre le "bébé" de Vincent Bolloré au nom de la liberté d’expression ou par adhésion à sa ligne éditoriale. Le centre, lui, restait plutôt neutre, la majorité de leurs responsables se pressant d’ailleurs sur ses plateaux.

Une chaîne plébiscitée par la droite…

Il faut dire que, pendant longtemps, toutes les chapelles du centre et de la droite étaient mises à l’honneur à l’antenne. Libéraux, souverainistes, nationalistes, centristes se succédaient devant les caméras, bénéficiant d’une lumière inédite dans le paysage audiovisuel français. De nombreux élus, journalistes, entrepreneurs, essayistes ont pu y diffuser leurs idées comme nulle part ailleurs. La majorité d’entre eux saluaient la qualité des débats et l’originalité des angles abordés. Cet aréopage divers a pris la défense de CNews chaque fois qu’elle était la cible d’attaques politiques.

Effectivement, la chaîne fait la part belle aux questions d’insécurité, avec bien souvent un lien avec l’immigration ou l’identité. Elle s’est également trouvée en première ligne pour dénoncer la recrudescence de l’antisémitisme en France après le 7 octobre. Autant de sujets suscitant le soutien d’une large frange de la classe politique mais aussi des téléspectateurs. Entre 2021 et 2025, CNews est ainsi passée de 2 % à 3,4 % de part d’audience. Après avoir fait jeu égal avec BFM TV en 2024, elle a décroché le rang symbolique de première chaîne d’info de France en 2025.

… Et un certain pluralisme malgré tout

Oui, les critiques pointant la sous-représentation de la gauche étaient fondées. Mais les programmateurs ne ménageaient pas leur peine pour tenter de convaincre les personnalités de ce bord de venir. Que faire, toutefois, face à de multiples refus ? Par ailleurs, de nombreuses voix de gauche, certes modérées, étaient fréquemment présentes à l’antenne. Parmi elles, Julien Dray, Laurent Joffrin, Nathan Devers, Paul Melun, Olivier Dartigolles, Karim Zeribi ou André Vallini.

De nombreux élus, journalistes, entrepreneurs, essayistes de différents horizons ont pu diffuser sur CNews leurs idées comme nulle part ailleurs. La majorité d’entre eux saluaient la qualité des débats et l’originalité des angles abordés. Cet aréopage divers a pris la défense de la chaîne chaque fois qu’elle était la cible d’attaques

D’une certaine manière, tout allait pour le mieux : audiences en hausse, invités variés, soutien d’une large partie de l’opinion publique ou de la classe politique. Le pari de son propriétaire semblait en passe d’être gagné : la droite rivalisait dans la bataille culturelle. En quelques mois, tout ce travail patiemment bâti a volé en éclats.

Rentrée 2025, les premiers frémissements

La première grande rupture intervient à la rentrée 2025. Les téléspectateurs de la chaîne remarquent alors que plusieurs intervenants réguliers, souvent bénévoles, disparaissent de l’antenne sans la moindre explication. Si la plupart choisissent de ne pas s’exprimer dans la presse ou sur les réseaux sociaux, un premier signal est envoyé. Le message adressé aux habitués des studios est clair : pour rester, prière de ne pas contester la doxa.

En parallèle, certaines figures bien connues de la chaîne, au profil plutôt intellectuel, prennent la direction des médias concurrents sans être remplacées par des intervenants de même niveau. C’est notamment le cas de Paul Melun et Nathan Devers.

Se démarquer de la ligne entraîne un bannissement pour les invités ou les chroniqueurs rémunérés. Les passe-droits n’existent pas, même des figures incarnant l’image de la chaîne sont progressivement évincées

Affaire Morandini, les fissures apparaissent

Quelques mois plus tard, CNews se prend les pieds dans le scandale Morandini. Le 14 janvier, la Cour de cassation rend définitive la condamnation de l’animateur pour corruption de mineurs, après l’envoi de messages à caractère sexuel à plusieurs adolescents. Réponse de la chaîne ? Il restera à l’antenne. Très vite, des tensions apparaissent en interne.

Sonia Mabrouk, l’une des stars de la chaîne, déclare publiquement ne pas "cautionner" cette décision et confie avoir du mal à "trouver le sommeil". Le public est lui aussi consterné. Comment un média habitué à vilipender une justice impuissante et la délinquance peut-il soutenir un salarié définitivement condamné ?

Face au tollé, Jean-Marc Morandini partira de lui-même. Après près de dix ans passés chez CNews, Sonia Mabrouk rejoindra BFM TV. Le créneau laissé vacant par l’animateur déchu est confié au magazine identitaire Frontières et aucune figure connue du PAF ne sera débauchée par le groupe Bolloré.

À l’issue de cette séquence, CNews sort affaiblie. Si les audiences ne dévissent guère, elle perd une star, abîme son image et voit la droite identitaire renforcer encore son influence, jusqu’à occuper une place sans commune mesure avec son poids réel.

Purges et forteresse assiégée

En ce début d’année 2026, CNews est dans la tourmente. Au lieu de mettre de l’eau dans son vin, la direction choisit de durcir le ton. Les purges reprennent de plus belle. Le procédé est simple : l’état-major fixe une ligne idéologique. Plus que jamais, la questionner en public entraîne un bannissement pour les invités ou les chroniqueurs rémunérés. Les passe-droits n’existent pas, même des figures établies et incarnant l’image de la chaîne sont progressivement évincées.

Parmi les exemples les plus flagrants figure le magistrat et essayiste Philippe Bilger. Le 23 janvier, il révèle que Serge Nedjar – homme lige de Vincent Bolloré – ne souhaite plus sa présence à l’antenne. L’homme de droit aurait contrevenu à la ligne imposée, à savoir : "Nicolas Sarkozy est innocent."

Le 20 avril, c’est au tour d’Élisabeth Lévy, pourtant très identifiée par les téléspectateurs, de disparaître des plateaux. Son crime? S’être émue "des différentes références à la judéité d’Olivier Nora, le patron de Grasset, débarqué par Vincent Bolloré, dans un article aux sous-entendus antisémites du Journal du dimanche", rapporte Libération. Dans le même temps, Jean-Sébastien Ferjou, patron d’Atlantico et figure de la droite libérale française, disparaît lui aussi des radars. Autre cas illustratif, celui de l’ancienne socialiste Céline Pina. Intervenante rémunérée, elle explique sur X ne plus être sollicitée en ce début d’année 2026. "Personne ne m’a dit pourquoi j’ai été mise sur la touche", écrit-elle. Or, sa dernière intervention portait sur l’industrie de l’armement et la Russie avec un ton neutre mais loin d’être poutinolâtre…

Le cas Fedorova

Xenia

Un cas loin d’être isolé qui commence à faire parler. Depuis quelque temps, les médias Bolloré mettent en avant Xenia Fedorova. Chroniques dans le JDD, ouvrage chez Fayard, interventions régulières sur Europe 1 et CNews, l’ancienne dirigeante de RT France est choyée et a pour rôle d’éclairer les téléspectateurs français sur le conflit russo-ukrainien. Avec un point de vue russe ou, plus exactement, du Kremlin.

Jusqu’à la caricature, la quadragénaire reprend au mot près les éléments de langage entendus dans les médias de son pays natal  : la guerre en Ukraine se prolongerait à cause de l’acharnement des pays européens à soutenir un "régime de Kiev" agresseur, la Russie serait en train de gagner, les enlèvements d’enfants ukrainiens amenés et élevés en Russie auraient un objectif humanitaire, les sanctions économiques affaibliraient l’Occident sans avoir d’impact sur les Russes, les frappes russes sur un sanctuaire orthodoxe ne seraient pas nécessairement imputables à l’armée de Poutine…

Si l’on se fait l’avocat du diable, il est possible de défendre l’argument suivant : "Au nom de la liberté d’expression et de la qualité de l’information, il peut être pertinent de donner la parole à une voix différente."

Problème, Moscou mène ouvertement une guerre hybride contre la France. Surtout, la liberté d’expression n’est pas garantie. Des enquêtes du Monde, de Franc-Tireur, ainsi que plusieurs témoignages sur les réseaux sociaux, la lecture et le visionnage des médias Bolloré établissent sans ambages que les profils ayant "osé" contester les propos de Xenia Fedorova disparaissent des plateaux.

Cela semble être le cas de Céline Pina. Avec certitude, c’est celui de Victor Eyraud, journaliste de Valeurs actuelles. Pour avoir osé contredire "Xenia", cet habitué de la Bollosphère a perdu ses piges sur Europe 1 ainsi que l’accès à CNews. "Xenia Fedorova aurait ainsi réclamé sa tête avec un simple SMS auprès de la hiérarchie du groupe, une demande immédiatement honorée", explique le journaliste Clément Garin.

Une personne liée à un régime hostile à la France impose ses desiderata et sa ligne éditoriale au sein d’un groupe de médias influent, à moins d’un an de l’élection présidentielle

Même scénario pour Bruno Clermont. Depuis 2022, l’ancien général officiait comme spécialiste des questions de défense. Courant mars, il témoigne sur LinkedIn : "J’ai été purement et simplement viré sans explications par un texto, puis un coup de fil de Serge Nedjar, avec lequel je m’entendais pourtant bien."

Sa faute ? Avoir tenu des propos mesurés et factuels : la coalition israélo-américaine a obtenu très vite la supériorité aérienne sur l’Iran, ce qui ne fut pas le cas de l’armée de l’air russe sur le front ukrainien, le régime russe n’a pu aider son allié stratégique iranien. "Ma faute est simple : déplaire à la Russe Xenia Fedorova. Chacun jugera", écrit-il.

L’auteur de ces lignes a lui aussi disparu de CNews, où il intervenait ponctuellement depuis plusieurs années. Fait étrange, les sollicitations ont cessé après un désaccord avec Xenia Fedorova le jour du quatrième anniversaire de la guerre en Ukraine. Celle-ci soutenait que les sanctions n’avaient aucun effet sur la Russie, une analyse contestée par l’auteur qui séjourne régulièrement dans le pays depuis le début des opérations militaires.

CNews reste relativement associée au RN. Or, pour conquérir l’Élysée, le parti à la flamme s’efforce de rompre avec son image d’allié objectif du régime russe

Diviser son camp

Tout cela dépasse la simple question de la liberté d’expression. Une personne liée à un régime hostile à la France impose ses desiderata et sa ligne éditoriale au sein d’un groupe de médias influent, à moins d’un an de l’élection présidentielle.

Paradoxalement, la chaîne historiquement positionnée à droite en vient à embarrasser son propre camp. Dans l’esprit des Français, CNews reste relativement associée au RN. Or, pour conquérir l’Élysée, le parti à la flamme s’efforce de rompre avec son image d’allié objectif du régime russe. En juin, Jordan Bardella s’est ainsi rendu en Pologne pour dénoncer "la déstabilisation de l’UE par la Russie via les flux migratoires".

L’eurodéputé Pierre-Romain Thionnet a, lui, évoqué "une résurgence de la menace russe" tout en raillant les échecs de son soft power. CNews n’en a pas dit un mot. De même, l’état-major de LR ne fait pas mystère de son agacement. La principale chaîne de la droite s’est contentée du service minimum pour couvrir le lancement de campagne de Bruno Retailleau. Est-ce parce que l’ancien ministre de l’Intérieur a effectué son premier déplacement international à Kiev, où il a loué la "résistance héroïque" de l’Ukraine qu’il souhaite soutenir davantage au nom de "valeurs communes" ?

Au-delà de l’Ukraine, les évictions répétées, la violence verbale, les dérapages de plus en plus constants embarrassent les partis de droite. Certes, ils combattent le magistère de la gauche, le wokisme et défendent une plus large liberté d’expression. Mais, si la "liberté d’expression de droite" incarnée par CNews se mue en une sorte de "wokisme inversé", à l’instar de l’Amérique trumpiste, cela peut faire réfléchir les électeurs.

Si la "liberté d’expression de droite" incarnée par CNews se mue en une sorte de "wokisme inversé", à l’instar de l’Amérique trumpiste, cela peut faire réfléchir les électeurs

Et si le spectacle offert par la chaîne était en train d’incarner le pire que ce que la droite pouvait proposer ? Le risque de bétonner sa base tout en troublant la majorité silencieuse est réel. Ironie de l’histoire, CNews se retrouve dans le même cas que LFI que tout oppose sur le papier. Et pourtant…

LFI, CNews : quelle différence ?

Les similarités entre le parti de gauche radicale et le média d’information en continu sont troublantes. Dans les deux cas, une stratégie délibérément clivante est décidée en haut lieu. Chacun est sommé de l’appliquer, la contester revient à s’exclure du système. Même pour les plus zélés. Dans les deux cas, si la liberté d’expression est invoquée pour faire face aux critiques, celle-ci n’est guère en vigueur en interne. En revanche, les "fidèles" sont soutenus jusqu’au bout par l’appareil.

Ce fut le cas à LFI pour Adrien Quatennens ou Raphaël Arnault ; à CNews, pour Jean-Marc Morandini. Cette stratégie génère doutes et interrogations. CNews adopte la même ligne de défense que LFI : aucune réponse sur le fond, une mobilisation des personnes redevables qui montent au créneau et le recours à l’accusation de racisme pour botter en touche. La séquence "Xenia" en offre une illustration. La chaîne est mise en cause pour relayer les éléments de langage de Poutine ?

Aucune figure politique du RN, de Reconquête ou de LR n’a apporté son soutien à la séquence de communication de CNews visant à défendre Xenia Fedorova

Les critiques demandent tout simplement plus de pluralisme au nom de la liberté d’expression. Dans une tribune sur commande publiée dans le JDD, le 31 mai, Arnaud Lagardère et le directeur général de Canal +, Gérald-Brice Viret, estiment que "la voix de Fedorova est rare et précieuse" et regrettent que "son origine russe soit systématiquement brandie". Cerise sur le gâteau, les deux dirigeants assènent que "nul ne devrait être condamné à l’effacement pour ses opinions".

Ce qui est le cas sur CNews ! De son côté, l’égérie de la bollosphère se déclare victime d’une "xénophobie politique acceptable". Du copié-collé avec les Insoumis, qui accusent de racisme ou d’islamophobie la plupart de leurs contradicteurs. Point important, aucune figure politique du RN, de Reconquête ou de LR n’a apporté son soutien à la séquence de communication de CNews visant à défendre Xenia Fedorova.

Malgré les remontées de responsables politiques et intellectuels de droite, la chaîne ne semble pas vouloir évoluer. Là encore, le parallélisme avec la situation insoumise est saisissant : par hubris, orgueil, confiance en soi ou campisme, aucun recul n’est à venir.

Lucas Jakubowicz