Si le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) ne nie pas les conséquences de l’instabilité politique et la méconnaissance du monde de l’entreprise chez les élus, il reste résolument optimiste. Parmi ses raisons d’espérer : un dogmatisme moins fort que prévu chez les députés, mais aussi la bonne image du secteur privé dans l’opinion.

Décideurs. En cette fin d’année 2025, peut-on mesurer l’impact de l’instabilité politique sur les entreprises et l’économie ?

Amir Reza-Tofighi. Il existe une multitude de signaux, de plus en plus nombreux, de plus en plus forts, qui montrent que l’instabilité politique commence à avoir un impact sur l’économie réelle. Par exemple, la TVA a rapporté dix milliards d’euros de moins que ce qui était attendu. Par ailleurs, les entreprises sont attentistes, ce qui se traduit par le gel de certains investissements, un recul du nombre d’embauches, donc une hausse du chômage. Tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Si le bâtiment, le médico-social et la restauration traversent une période délicate, la défense ou l’aérospatiale se portent bien.

Certaines voix craignent que le gouvernement ait sacrifié la compétitivité sur l’autel de la stabilité. Êtes-vous d’accord ?

Il a surtout sacrifié les efforts sur les économies structurelles, l’efficience de la dépense publique, la lutte contre le déficit. Pour le moment, je n’ai pas l’impression que les petites entreprises ont été sacrifiées par le gouvernement. De nombreuses mesures votées sont inapplicables, elles seront retoquées par le Conseil constitutionnel. Pour parler de façon un peu triviale, mais imagée, malgré un débat lunaire, nous ne sommes pas matraqués et nous limitons la casse. Je note qu’il existe une convergence politique pour, globalement, ne pas trop toucher aux PME et aux TPE. Même si la CPME reste vigilante et exigeante, elle est plutôt optimiste.

"Pour le moment, je n’ai pas l’impression que les entreprises ont été sacrifiées par le gouvernement"

Ce sont surtout les plus grosses entreprises qui peuvent s’inquiéter ?

Malheureusement oui. S’attaquer aux grands groupes aura des effets néfastes sur les structures de plus petites tailles qui sont souvent dans un rôle de sous-traitant et dépendent de la bonne santé des multinationales.

Le prix Nobel d’économie Philippe Aghion avait fustigé le niveau économique et le dogmatisme de certains députés. Qu’en pensez-vous ?

Beaucoup ont une formation "à la française" avec peu de connaissances en économie, ce qui peut donner lieu à la mise en place de politiques incohérentes. Ils sont nombreux à être éloignés du monde de l’entreprise, à ne pas comprendre comment certaines choses fonctionnent. Mais ils ne sont pas tous dogmatiques, loin de là. Du côté des élus locaux, il y a plus de pragmatisme. On peut même dire qu’un maire est d’une certaine manière un entrepreneur local. Un responsable politique ne peut pas diriger seul dans une bulle, d’où l’importance pour le patronat d’être encore plus présent dans les débats. J’ai un message simple : entrepreneurs, engagez-vous dans la vie publique !

"Entrepreneurs, engagez-vous en politique !"

Comment ?

Bon nombre d’entre eux ne peuvent pas abandonner leur société… Il existe d’autres formes d’engagement. Allez voir votre député ou sénateur, faites de la pédagogie auprès de salariés, portez ce message de rationalité qui devient rare, même si cela peut prendre du temps, denrée rare pour un chef d’entreprise. Il ne faut pas non plus négliger la presse locale. Évidemment, s’engager en politique est précieux, je comprends que certains ne le fassent pas. Mais j’ai la conviction que la classe politique serait bien inspirée de prendre exemple sur les entrepreneurs.

De quelle manière ?

Les citoyens ne savent pas exactement comment est utilisé leur argent, le dirigeant d’entreprise sait où va chaque sou. Il est également capable de mettre sur pied une organisation optimale qui allie efficacité et économies, ce dont la France a grand besoin. Je rappelle par exemple qu’il suffit de baisser de seulement 3 % le budget de l’État pour retrouver l’équilibre. Notons également qu’un dirigeant performant est capable de créer un sentiment d’appartenance, de faire adhérer à un projet, d’être exigeant tout en étant bienveillant et exemplaire. Ce sont des types de profils qui feraient du bien à l’action publique.

Estimez-vous que l’entreprise ait un rôle politique ?

Je ne dirais pas que l’entreprise fait de la politique. Ce n’est ni sa vocation ni son rôle. En revanche, elle a un impact majeur sur la société. Elle crée du lien, de la mobilité sociale, de la dignité par le travail, ce qui, dans une période de fractures profondes, est essentiel. L’entreprise reste l’un des derniers lieux où des personnes d’âges, d’origines, de parcours très différents travaillent ensemble sur un projet commun. C’est un espace de cohésion et de responsabilité partagée, ce que la société peine parfois à retrouver ailleurs.

"Au quotidien, l’entreprise relève des défis que la nation a des difficultés à gérer : la formation, le brassage social, le sentiment d’appartenance à un collectif"

En ce sens, l’entreprise ne remplace pas l’action publique, mais elle contribue chaque jour à tenir la société debout, par la formation, l’inclusion, la transmission de compétences, la création d’opportunités et l’exigence collective. C’est cette contribution-là, concrète, quotidienne, qui lui donne une place centrale dans la vie du pays, sans jamais la transformer en acteur politique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, d’après le Cevipof, 62 % des Français déclarent avoir confiance dans l’entreprise, le taux étant de 37 % pour les syndicats et de 16 % pour les partis politiques.

Quel est le moral de vos adhérents ? Croient-ils encore à la politique ?

À l’instant T, le moral des adhérents n’est pas au beau fixe. Ils restent toutefois dynamiques, résilients, à l’affût de toutes les opportunités. Ce qui remonte du terrain c’est le fait que le débat public est déconnecté des enjeux de la France. Des questions comme la réindustrialisation, l’emploi des jeunes, la transition écologique, les difficultés de recrutement ne concernent pas que le patronat. Elles sont stratégiques pour notre souveraineté, notre prospérité.

Quels enjeux plus sectoriels sont remontés en ce moment ?

 Il existe un vrai sujet sur l’explosion des arrêts maladie, avec parfois des abus, ainsi que sur l’augmentation des ruptures conventionnelles dont le rôle est dévoyé. Cela a un coût pour les entreprises. Plus généralement, la fameuse question de la valeur travail ressort sur plusieurs prismes : pourquoi une telle différence entre le net et le brut ? Pourquoi les entreprises ont-elles tellement de difficultés à augmenter le salaire de leurs collaborateurs ? Se pose aussi la question de la concurrence déloyale. Nos entreprises doivent répondre à de nombreuses normes parfois ubuesques. Dans le même temps, des produits vendus par les grandes plateformes chinoises envahissent notre marché sans respecter de nombreux critères pourtant obligatoires.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz