La séquence géopolitique ouverte par les frappes américaines en Iran fin février 2026 n’est pas un épisode de plus dans l’instabilité chronique du Moyen-Orient. Elle constitue un signal faible devenu brutalement fort : celui d’un risque systémique pour les marchés énergétiques mondiaux, et, par ricochet, pour les économies européennes estime dans cette tribune Paul de Préville, cofondateur d’Ensol et de la SunTech (+100 entreprises du solaire) .
Conflit au Moyen-Orient : vers un nouveau choc énergétique… ou un électrochoc stratégique ?
Derrière les images de tensions militaires, une mécanique bien connue se remet en marche. Celle que nous avons déjà vécue en 2022 avec la guerre en Ukraine : un choc géopolitique majeur sur une zone clé de production ou de transit énergétique, suivi d’une réaction immédiate des marchés, puis d’une transmission progressive, mais durable, aux factures des ménages et des entreprises.
Cette fois-ci, l’épicentre s'appelle le détroit d’Ormuz. Un point de passage stratégique par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial et une part significative du gaz naturel liquéfié. Autrement dit, un goulet d’étranglement énergétique planétaire. Dès les premières heures suivant les frappes, les prix de l’énergie ont réagi, confirmant la sensibilité extrême des marchés à toute perturbation dans cette région.
Le précédent ukrainien comme grille de lecture
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut revenir à 2022. L’invasion de l’Ukraine par la Russie avait provoqué une envolée historique des prix du gaz en Europe, avec un pic au-delà de 300 €/MWh, et une hausse marquée du pétrole. Ce choc s’était rapidement propagé au marché de l’électricité, dont le prix est largement indexé sur les centrales à gaz dans le système européen.
Les conséquences ont été massives : inflation, intervention publique, boucliers tarifaires, tensions industrielles. En France, sans intervention de l’État, les prix auraient plus que doublé en 2023.
Trois ans plus tard, la situation actuelle présente des similitudes frappantes. Comme en 2022, nous faisons face à une perturbation sur un acteur clé de l’énergie mondial, les marchés réagissent immédiatement et l’Europe apparaît structurellement vulnérable.
Aujourd’hui encore, près de 60 % de l’énergie consommée en France repose sur des ressources venues de l’étranger
Une dépendance qui persiste
Le problème de fond n’a pas changé : notre dépendance aux énergies fossiles importées. Aujourd’hui encore, près de 60 % de l’énergie consommée en France repose sur des ressources venues de l’étranger.
Cette dépendance a un coût massif : en 2025, la facture énergétique de la France a dépassé les 80 milliards d’euros, creusant notre balance commerciale, et ce, malgré des prix relativement modérés.
Le conflit actuel au Moyen-Orient illustre parfaitement ce mécanisme. Les premières données de marché montrent déjà une hausse significative : envolée du gaz en Europe, progression du Brent, hausse des prix spot de l’électricité. Et nous ne sommes probablement qu’au début du mouvement.
Elle pose aussi une question de souveraineté. En quelques années, nous sommes passés d’une dépendance au gaz russe à une dépendance croissante au gaz naturel liquéfié américain. Autrement dit, nous n’avons pas supprimé notre vulnérabilité : nous l’avons déplacée.
L’effet le plus redouté est différé. Il se jouera dans les prochains mois, voire les prochaines années. Les prix de l’énergie se fixent en partie à l’avance, et les tensions actuelles pourraient se traduire par une hausse tangible des tarifs pour les consommateurs, notamment à partir de l’hiver 2026-2027. Certaines projections évoquent déjà des augmentations de 5 à 10 % des prix de l’électricité si la situation perdure.
L’électricité : un marché sous contrainte
Un élément est souvent mal compris : même dans un pays comme la France, largement doté en nucléaire, le prix de l’électricité reste fortement corrélé aux marchés fossiles.
Pourquoi ? Parce que le système européen fonctionne selon un principe de coût marginal : ce sont les centrales les plus coûteuses, souvent au gaz, qui fixent le prix de marché. Tant que ce mécanisme perdure, toute hausse du gaz se répercute mécaniquement sur l’électricité.
Autrement dit, même une production bas carbone et domestique ne protège pas totalement contre la volatilité internationale. Elle amortit le choc, mais ne l’annule pas.
Même dans un pays comme la France, largement doté en nucléaire, le prix de l’électricité reste fortement corrélé aux marchés fossiles
Le vrai enjeu : passer de la dépendance à la résilience
Face à ce constat, la question n’est plus de savoir si les prix vont fluctuer. Ils le feront. La seule question pertinente est : dans quelle mesure sommes-nous capables d’y résister ? La réponse tient en un mot : souveraineté.
La France dispose pour cela d’atouts uniques. Son parc nucléaire lui confère un avantage compétitif structurel, avec une électricité pilotable, bas carbone et déjà largement amortie. Les énergies renouvelables, en particulier le solaire, viennent compléter ce socle avec une production rapide à déployer et désormais parmi les plus compétitives au monde.
Nous avons besoin d’une souveraineté pragmatique, fondée sur un mix énergétique équilibré et résilient. Aucune technologie ne suffit seule : le nucléaire peut connaître des indisponibilités, comme en 2022 ; le solaire dépend de chaînes d’approvisionnement encore largement asiatiques. Mais ensemble, ces sources se sécurisent, se complètent et renforcent la robustesse du système.
Ce triptyque n’est pas idéologique, il est économique. Il s’agit de sortir d’un modèle où notre facture énergétique dépend de décisions prises à des milliers de kilomètres, dans des contextes sur lesquels nous n’avons aucune prise. Nous développons une filière d’avenir et compétitive.
Du macro au micro : le rôle des consommateurs
Ce changement de paradigme ne concerne pas uniquement les États. Il touche aussi les entreprises et les particuliers. L’autoconsommation, notamment solaire, illustre cette évolution. Elle permet de sécuriser une partie de sa production d’électricité, de réduire son exposition aux marchés et d’inscrire sa consommation dans une logique de long terme. Ce n’est plus seulement un choix environnemental : c’est une stratégie économique.
À l’échelle individuelle comme collective, il s’agit de reprendre le contrôle. Le conflit au Moyen-Orient agit comme un révélateur. Il met en lumière ce que nous savons déjà : notre système énergétique reste vulnérable. Mais il révèle aussi un paradoxe français. Alors même que nous disposons d’une électricité largement décarbonée, notre niveau d’électrification reste insuffisant par rapport à nos voisins.
S’ajoutent des à-coups dans les politiques publiques : baisse des aides, dispositifs transitoires mal calibrés, ou encore débats récurrents sur des moratoires. Autant d’éléments qui créent un “ventre mou” dans la transition, au moment même où l’accélération devrait être maximale.
En 2022, l’Europe a réagi dans l’urgence. En 2026, elle doit agir dans la durée. Car la question n’est plus de savoir si un nouveau choc énergétique surviendra. Il surviendra. La seule incertitude concerne son origine et sa période de temps.
La véritable réponse consiste donc à bâtir un système capable d’absorber ces chocs, et non de les subir. C’est à cette condition que l’énergie cessera d’être une faiblesse stratégique pour redevenir un levier de puissance économique.
Paul de Préville, cofondateur d’Ensol et de la SunTech (+100 entreprises du solaire)