L'IA transforme déjà les entreprises et les chaînes de valeur. Pourtant, la France semble condamnée à débattre toujours des mêmes sujets, à commencer par les retraites. À force de nous interroger sur l'âge auquel nous quitterons le marché du travail, nous oublions de nous demander comment les nouvelles générations, elles, y entreront et s'y maintiendront. Or c'est là que se joue l'un des grands défis des années à venir estime cette chronique.
L’IA chamboule les certitudes des jeunes actifs : que faire ?
Contrairement aux précédentes vagues d'automatisation, qui affectaient principalement les tâches physiques ou répétitives, l'intelligence artificielle redessine les contours des professions intellectuelles. Ce ne sont plus seulement les cols bleus qui sont concernés, mais désormais une large partie des cols blancs. Avec une conséquence rarement formulée, mais déjà bien réelle.
Notre modèle social a toujours reposé sur une promesse : plus un individu poursuivait ses études, plus il augmentait ses chances d'accéder à un emploi stable. Or cette promesse, qui a structuré notre système éducatif, orienté les choix des familles et façonné notre représentation collective de la réussite n’est plus valide. Les jeunes diplômés sont concurrencés par des outils capables d'accomplir en quelques secondes des tâches qui nécessitaient hier encore plusieurs heures de travail qualifié. Nous assistons à une situation inédite où coexistent des jeunes parfois surdiplômés qui envoient des centaines de CV sans obtenir de réponse, et des employeurs incapables de trouver certaines compétences essentielles à leur développement. Comme si notre système continuait à former pour le monde d'hier alors que l'économie bascule déjà dans celui de demain…
Avec comme corollaire une question taboue : comment continuer à orienter des jeunes vers des métiers dont chacun pressent que les débouchés vont se réduire fortement ? Après les agences de voyages ou certains métiers bancaires bouleversés par le numérique, ce sont aujourd'hui de nombreuses fonctions – comptabilité, développement informatique, traduction, graphisme,… – qui voient leur modèle économique profondément transformé. Dans plusieurs de ces secteurs, ce sont les postes juniors qui disparaissent en premier.
"La véritable responsabilité politique consiste aujourd'hui à préparer un modèle capable d'informer lucidement les jeunes sur les transformations du marché du travail"
Dès lors, comment préparer un jeune diplômé à exercer demain un métier dont le contenu sera profondément différent ? Comment garantir son employabilité dans dix ou vingt ans quand les compétences se périment toujours plus vite ? Derrière ces questions, il y a évidemment celle de nos systèmes sociaux. Depuis 1945, ils reposent sur une équation : le travail crée de la valeur, redistribuée sous forme de salaires, de cotisations et de protection sociale. Que se passera-t-il lorsque certaines activités pourront être réalisées par des systèmes intelligents avec un besoin moindre de main-d'œuvre ?
Il y a urgence à ce que nos débats, notamment présidentiels, changent de nature. Revenu universel, de transition, comptes individuels de formation abondés tout au long de la vie, nouveaux mécanismes de partage de la valeur créée par l'intelligence artificielle : aucune piste ne devrait être écartée par principe. Mais l'urgence est aussi d'agir sur l'entrée dans l'emploi en facilitant massivement l'embauche des jeunes, afin qu'une génération entière ne soit pas la variable d'ajustement de cette transition technologique.
La véritable responsabilité politique consiste aujourd'hui à préparer un modèle capable d'informer lucidement les jeunes sur les transformations du marché du travail et de protéger ceux qui y entreront demain avec la même ambition que celui qui a permis de protéger les générations qui en sortent aujourd'hui. C'est une brûlante question de société.
Par Fabrice Zerah, PDG d’Ubi Solutions et essayiste