Malgré la conjoncture, le marché de l’art se porte bien. Victoire Gineste, vice-présidente et directrice du développement de Christie’s, nous explique les leviers d’agilité et de croissance sur lesquels mise la maison de vente aux enchères pour continuer à fédérer les collectionneurs.
Victoire Gineste : (Christie’s) "Sur le marché de l’art, le nombre de transactions augmente grâce aux jeunes acheteurs"
Décideurs. Quelle est l’état de santé du marché de l’art ?
Victoire Gineste. Depuis quelques années, Paris s’internationalise avec l’arrivée de galeries étrangères, qui s’installent notamment sur l’avenue Matignon. Des foires, comme Art Basel, comptent parmi les places fortes du marché de l’art. La salle des ventes de Christie’s accueille en général trois quarts d’acheteurs étrangers. Si une majorité d’entre eux sont d’origine américaine et asiatique, jusqu’à 90 nationalités peuvent être représentées
Le marché des œuvres à plus de 5 millions d’euros se resserre à l’échelle mondiale. Néanmoins, les segments moins chers sont de plus en plus dynamiques Les rapports, notamment celui publié par le salon artistique Art Basel, constatent même un nombre de transactions qui augmente grâce aux jeunes acheteurs.
Comment s’exprime le rajeunissement de la clientèle ?
Pour cette nouvelle génération rompue au digital et aux achats en ligne, la barrière impressionnante de la salle des ventes s’estompe. Souvent, un premier achat en ligne les emmène plus loin. Nous constatons que notre pôle luxe, dans lequel s’intègrent montres, bijoux, voitures, vins et sacs à main, attire de nouveaux et plus jeunes acheteurs.
Par quels moyens accompagnez-vous ce nouveau public ?
Nous choisissons d’éduquer et de guider ceux qui le souhaitent vers d’autres domaines de spécialité. C’est la mission de nos experts de toujours essayer de comprendre la sensibilité artistique des acheteurs pour explorer avec eux d’autres thématiques, d’autres achats plaisir. Prenons le cas des collectionneurs de véhicules anciens. En 2024, Christie’s a fait l’acquisition de Gooding & Company, devenue Gooding Christie’s, la maison de vente aux enchères internationale de voitures de collection. Fin janvier 2026, nous organiserons notre première vente inaugurale au salon Rétromobile. À cette occasion, les connaisseurs pourraient s’intéresser à d’autres biens de notre pôle luxe ou à du mobilier design, par exemple.
Quels leviers vous semblent les plus pertinents pour mieux comprendre la sensibilité artistique et le cheminement des acheteurs ?
Le meilleur moyen reste le contact humain. Les acheteurs, arrivés par le biais des enchères en ligne, souscrivent à des newsletters ciblées sur leurs sujets de prédilection. Petit à petit, des liens se tissent. Nous parlons des œuvres, nous les rassurons sur le fonctionnement des enchères… Cela peut inciter certains clients à franchir le pas d’un premier achat en dehors de leur zone de confort.
Au-delà de votre activité historique de ventes aux enchères à Paris, comment vous diversifiez-vous ?
Nous avons lancé des journées d’expertise en région, notamment à Montpellier, Bordeaux, Lyon, Toulouse ou Cannes. La France est un grenier qui regorge de trésors. En nous associant avec des études locales, nous allions nos forces pour proposer à leurs clients une vitrine internationale, tandis qu’elles entretiennent avec eux un lien de proximité. Il s’agit de vendre les objets le mieux possible, au-delà de ce que les maisons de vente locales auraient pu escompter.
Christie’s a également développé un service de ventes privées, où acheteurs et vendeurs sont directement mis en relation en dehors du calendrier des enchères. Tout au long de l’année, nous pouvons donc propose des œuvres dans toutes les disciplines à des prix déterminés. Nous suggérons également ce moyen lorsque le canal de la vente publique pourrait ne pas être très favorable à l’œuvre, ou lorsque la vente doit se faire rapidement et discrètement. Par rapport à l’an dernier, les ventes privées ont augmenté de 40 %. Sur un montant total de ventes dépassant les 5,7 milliards d’euros, elles représentent plus de 1,2 milliard d’euros. Cette progression s’effectue non pas au détriment des ventes aux enchères, mais vient au contraire les renforcer. Une complémentarité qui confirme que le marché de l’art a de beaux jours devant lui.
Propos recueillis par Alexandra Bui