De nombreuses PME cherchent à se diversifier dans le secteur de la défense. Certes, le contexte géopolitique est porteur et les pouvoirs publics actifs, mais les choses ne sont pas si simples.
Défense : la martingale pour les PME ?
La recette est bien connue des professionnels du marketing. Une entreprise souhaitant se développer peut se positionner sur "l’océan bleu", soit un marché porteur qui reste à défricher. Elle peut aussi viser un marché existant, concurrentiel mais en forte croissance à long terme. Le secteur de la défense relève de cette seconde catégorie.
Un contexte favorable
Depuis une dizaine d’années, le monde se réarme, et la tendance ne semble pas près de s’inverser. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), le budget mondial de la défense s’élève actuellement à 2,5 % du PIB mondial et est en hausse continue depuis onze ans. La France n’échappe pas à la règle.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le budget de la défense est passé de 31 milliards d’euros en 2015 à 60 milliards aujourd’hui. La dernière loi de programmation militaire prévoit même une enveloppe de 69 milliards d’euros en 2030.
Cette conjoncture est une bonne nouvelle pour notre économie. La France a la bonne idée de privilégier les commandes auprès de ses entreprises nationales, tandis que les pays étrangers apprécient notre savoir-faire. Sur la période 2021-2025, elle s’est hissée au rang de deuxième exportateur d’armes du monde avec 9,8 % de parts de marché. Les États-Unis restent indétrônables avec un taux de 42 %.
Grands groupes… et PME
Pour répondre à la demande nationale comme internationale, la France s’appuie sur de grandes entreprises, telles que Thales, Dassault, Naval Group ou encore MBDA. Mais l’ensemble de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) regroupe entre 4 000 et 4 500 entreprises, dont près de 80 % de PME, qui emploient entre 200 000 et 220 000 personnes. Ces chiffres pourraient augmenter, puisque de nombreuses sociétés s’intéressent au secteur de la défense et espèrent s’y diversifier.
L’ensemble de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) regroupe entre 4 000 et 4 500 entreprises, dont près de 80 % de PME
Une diversification bienvenue pour les PME
L’année dernière, Bpifrance a publié l’étude Aux armes dirigeants ? Les PME et les ETI face à l’effort de défense. Le constat est sans appel : près d’une entreprise extérieure à la défense sur deux (43 %) souhaite développer une activité dans ce secteur.
Selon le rapport, "deux logiques coexistent, l’opportunité de croissance pour les entreprises en bonne santé qui veulent se diversifier et la contrainte économique, notamment pour des secteurs fragilisés comme l’automobile". Il s’avère également que toutes les entreprises déjà présentes dans la défense entendent renforcer leur position sur ce marché stratégique difficile à pénétrer.
Difficile pénétration
L’étude de Bpifrance révèle que "73 % des dirigeants extérieurs à la défense déclarent avoir du mal à se faire identifier par les donneurs d’ordre". Si les compétences et la volonté sont là, trop de portes restent closes. Pour rédiger cet article, un appel à témoignage a été lancé sur les réseaux sociaux. S’il s’avère que beaucoup de répondants étaient prêts à voir leur société investir le domaine militaire, rares étaient ceux pouvant se prévaloir de contrats déjà signés.
Parmi ces exceptions figure la société aéronautique JPB Système. Damien Marc, son dirigeant, s’évertue à intégrer la BITD française : "On travaille, on va voir les grands groupes, on a quelques touches, mais rien de concret pour le moment. Le milieu de la défense frémit, mais, en France, il est difficile de se distinguer avec une étiquette “issue du civil”".
Le milieu de la défense frémit, mais, en France, il est difficile de se distinguer avec une étiquette 'issue du civil'"
Sa recette gagnante ? Il travaille pour les entreprises américaines, très présentes en Pologne. JPB Système y a d’ailleurs ouvert un site de 70 collaborateurs à moins de 80 kilomètres de la frontière ukrainienne.
Mise en relation
Conscients de la situation, les pouvoirs publics s’efforcent de bâtir des ponts entre PME civiles, états-majors et grands groupes de défense. Dès 2018, le ministère des Armées avait lancé le plan Action PME, renforcé et rebaptisé Plan en faveur des ETI, PME et Startups (PEPS).
L’adhésion au Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroportuaires (GICAT) a également été facilitée pour les sociétés de petite et moyenne taille. Depuis 1978, cette organisation "défend les intérêts de la profession auprès des hautes autorités politiques et gouvernementales, civiles et militaires, nationales, européennes et internationales". Elle "promeut l’offre industrielle de ses membres et soutient leur développement export (fédération de pavillons français sur des salons internationaux, missions de prospection, recherche de partenariat industriel local, veille d’appels d’offres, cluster, etc.)".
Dès 2018, le ministère des Armées avait lancé le plan Action PME, renforcé et rebaptisé Plan en faveur des ETI, PME et Startups (PEPS).
Un atout économique pour la France
Accompagner le développement des PME actives sur le marché de la défense est pourtant stratégique pour la France. Dans un monde en plein réarmement et friand d’armes françaises, une bonne articulation entre PME et grands groupes permet de stimuler l’innovation, d’accélérer la production, de produire et d’exporter davantage. Un atout non négligeable pour réduire notre déficit commercial ou alimenter le trésor public.
Un secteur dynamique, c’est aussi de la création d’emplois. Grâce à son activité militaire, la société SPB a considérablement renforcé ses effectifs, passant de 9 collaborateurs en 2009 à 230 aujourd’hui. "Au-delà de ces chiffres, il faut également prendre en compte les externalités positives", souligne Damien Marc. Selon lui, "un emploi direct génère trois emplois indirects, des actifs qui fondent des familles, accèdent à la propriété, dynamisent des bassins d’emploi, tel celui autour de notre site principal à Montereau-sur-le-Jard en Seine-et-Marne".
Bourges, Bergerac… la défense redynamise de nombreuses villes
Bourges et son agglomération constituent un cas d’école. Naguère spécialisée dans l’armement, la ville de Jacques Cœur et ses communes environnantes ont été touchées de plein fouet par la baisse des budgets militaires. Mais depuis quelques années, le dynamisme économique est fulgurant. De grands groupes ont un carnet de commandes plein sur plusieurs années. Songeons notamment à l’usine KNDS qui produit les célèbres canons Caesar. Son activité ruisselle sur les PME et, d’après son site officiel, l’agglomération de Bourges compte désormais 5 600 salariés dans le secteur de la défense, répartis dans 30 entreprises, allant de la start-up aux PME en passant par les grands groupes. Autre cas d’école, la ville de Bergerac redynamisée par l’agrandissement récent de l’usine de poudre Eurenco.
Alors que le débat public est dominé par les enjeux de réindustrialisation, d’innovation, de création d’emplois qualifiés et de richesse, les PME de la défense ont plus que jamais un rôle stratégique à jouer.
Lucas Jakubowicz