Le fondateur de Memscap, fournisseur leader de solutions de capteurs de pression de haute précision et de forte stabilité, s’est lancé depuis une quinzaine d’années dans la beauté (L’Atelier du Sourcil, My Little Paris…). Très attaché à la France, ce chercheur d’origine libanaise qui a fui la guerre, a publié "La réussite est en vous", un livre dans lequel il revient sur son parcours.

Décideurs. "La réussite est en vous". Qu’entendez-vous par là ?

Jean Michel Karam. On peut envisager la réussite de bien des manières : professionnelle, personnelle… Je suis un enfant de la guerre. Qui aurait misé sur moi ? Personne. Et pourtant, je suis là. Si j’ai pu le faire, d’autres le peuvent aussi. Je porte un message d’espoir. Des personnes nées en France, avec moins de handicaps que moi au départ, sont capables de réussir. Au fur et à mesure de mon livre, on comprend aussi que la réussite ne se limite pas au monde des affaires. Réussir sa vie, c’est être heureux et vivre avec ses convictions. J’aime l’image du bâtisseur de cathédrale : il part d’une pierre brute qu’il façonne pour qu’elle trouve sa place dans l’édifice. Au départ, il s’agit seulement d’une pierre. Ce sont le travail et l’ingéniosité qui la transforment.

Votre parcours raconte votre volonté de rendre fière votre famille et d’y arriver coûte que coûte. L’entrepreneuriat a-t-il été, pour vous, une manière de reprendre le contrôle sur le chaos vécu pendant la guerre au Liban ?

Je suis né dans le chaos, mais j’ai eu la chance de grandir dans un cocon familial qui constituait une bulle de paix et d’amour. Un entrepreneur est quelqu’un de libre. Entreprendre est une manière de s’affirmer, de dessiner son destin, de tracer son chemin plutôt que de suivre celui qui se présente. L’entrepreneuriat procure des sensations aux entrepreneurs que les autres ne peuvent pas comprendre. Victor Hugo disait : "Une fois que vous aurez goûté au vol, vous marcherez à jamais les yeux tournés vers le ciel." Mais il faut bien préciser que ce n’est pas une balade. À ceux qui pensent que c’est difficile, je réponds que c’est encore plus dur qu’ils ne l’imaginent. La réussite est le résultat de beaucoup d’efforts, de larmes, de solitude, de résilience et d’acharnement. On évoque souvent les bénéfices, beaucoup moins les sacrifices qu’ils impliquent. Une année, je n’ai vu mes enfants en bas âge qu’une vingtaine de jours.

Quel est votre rapport à l’argent ?

Je considère la vie, dans sa globalité, comme un jeu. Je n’ai jamais pris les choses trop au sérieux. Lorsqu’on est un enfant de la guerre, on voit partir des gens. Des proches, des jeunes, des plus âgés, des forts comme des faibles… Cela apprend l’humilité. Je ne suis pas un homme modeste, mais un homme humble. L’humilié consiste à travailler sérieusement sans se prendre au sérieux. Quels que soient vos titres, vous restez un être humain. Je ne respecte pas les gens pour leur argent, mais pour la manière dont ils accomplissent leur mission, quelle qu’elle soit. L’argent est avant tout une unité de mesure du succès, rien de plus. Je sais qu’il permet, lorsqu’on est heureux, de rendre votre joie plus intense Mais si on n’a pas le bonheur en nous, ce n’est pas lui qui va nous l’apporter.

karam livre

Vous écrivez : "Le monde a besoin de fous." Comment définiriez-vous votre folie et qu’est-ce qu’un fou utile dans l’économie actuelle ?

Beaucoup critiquent Elon Musk, surtout en France. Pourtant, l’humanité avance grâce à des fous comme lui. Il faut une part de folie pour regarder une pierre rouge dans le ciel et se dire qu’on veut y aller, quitte à ne jamais revenir. La folie réside dans les rêves. Comme le disait Mark Twain : "Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait." Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas budgéter ou programmer des choses, mais il faut savoir dépasser le cadre conventionnel.

Si vous pouviez revenir voir le jeune chercheur qui "ne connaissait rien aux affaires", que lui diriez-vous ?

Je lui dirais : "Vas-y fonce, tu as raison." J’ai fait ce que peu de gens osent faire : quitter ma zone de confort. J’étais un chercheur reconnu du CNRS très bien rémunéré. Monter mon entreprise, c’était risquer de perdre ma carte de séjour et une stabilité acquise pour la première fois de ma vie J’étais inquiet, car je ne connaissais rien à la finance ou au marketing. Mais il a été facile d’apprendre en lisant et en se cultivant. Alors que sur le plan RH c’était plus compliqué. J’ai subi un certain nombre de trahisons des personnes à qui j’ai pu donner ma confiance. Si vous voulez éprouver quelqu’un, donnez-lui de l’argent. Il fera ressortir sa saveur. Je continue de recruter et de travailler avec des personnes formidables, mais il est important de trouver celles qui partagent vos valeurs.

Vous expliquez avoir "tissé méthodiquement votre réseau", lequel représenterait 40 à 50 % de votre réussite. Comment donne-t-on envie à quelqu’un de croire en vous et de vous faire confiance ?

Le deal de My Little Paris semblait perdu d’avance. Face à moi, un acquéreur potentiel était sur le dossier depuis plusieurs mois et il ne manquait plus que la signature. Il restait huit jours pour conclure. J’ai remporté l’opération intuitu personae. Les dirigeants de TF1 m’ont fait confiance. Ils ont regardé mon parcours et n’ont rien trouvé de malhonnête ou qui m’accablait.

Le rôle du produit est souvent surestimé par les entrepreneurs, selon vous. Est-ce vraiment possible quand on lance un produit de penser cela ou est-ce que cette réflexion ne peut être faite qu’a posteriori d’une réussite ou d’un échec ?

Je ne dis pas que le produit n’est pas essentiel. Toutefois, il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il soit 100 % parfait pour le lancer. Si un concurrent y va avec un produit à 80 % idéal, il sera pionnier, aura attiré l’attention de la presse et vous ne serez aux yeux des consommateurs qu’un suiveur. C’est donc une perte d’opportunité. Un produit s’améliore tout le temps. Ensuite, le produit seul ne suffit pas. S’il vous coûte 30 euros à fabriquer, il faudra 70 euros pour le vendre. Tout l’argent ne doit pas passer à faire un produit.

"Dans le monde des affaires, l’expérience se cumule"

L’aventure Memscap n’a pas été une sinécure. Plus récemment, vous vous êtes lancé dans le monde de la beauté afin de créer un "Netflix de la beauté". Vous sentez-vous plus serein qu’à vos débuts et quelles sont vos ambitions ?

J’ai commencé dans la tech. Un secteur qui connaît des hauts et des bas. Maintenant, Memscap est devenu un bateau de croisière, qui est coté en Bourse et distribue des dividendes. Je me suis mis à la beauté avec la création d’IOMA en 2010, pionnier de la personnalisation et de la beauty tech, qui a été vendu 1 an et 8 mois plus tard. En 2020, j’ai lancé IEVA Group avec pour ambition de devenir un acteur dominant de la beauty tech dans le monde. En cinq ans, nous avons atteint 43,4 millions d’euros de chiffres d’affaires et 70 % de croissance annuelle. C’est un rouleau compresseur. Tout ce que j’ai appris avec mes sociétés précédentes me sert à développer IEVA. Dans le monde des affaires, l’expérience se cumule. Je vois les choses arriver, je sens quand il faut attaquer ou sortir. Alors que les gens font généralement le dos rond en période de crise, j’ai appris à construire dans le chaos. J’ai besoin de mouvement, d’action.

Vous portez une vision de l’entrepreneur comme figure morale et politique, tout en parlant de votre goût pour les habits élégants et votre envie de mourir beau. Comment les deux aspects s’imbriquent-ils chez vous ?

Il faut se fixer une direction. La mienne consiste à faire du business de manière éthique. Mais il ne faut pas pour autant négliger le chemin. Vos objectifs ne doivent pas vous faire oublier l’instant présent. J’ai toujours aimé bien m’habiller. J’aime ma singularité et je pense que les entrepreneurs qui veulent ressembler à des clones de Steve Jobs en portant un col roulé noir ou un T-shirt blanc commettent une grosse erreur. Devenez Steve Jobs, après vous ferez ce que vous voulez ! La réussite se trouve dans la rupture. Il faut l’incarner et le faire bien. Par ailleurs, je trouve que la vieillesse est un naufrage. Certains disposent de cette paix intérieure qui permet d’accepter d’être diminué. Ce n’est pas mon cas. Je veux mourir beau. Ce sentiment qui me déprime, je le transforme en moteur. J’exploite mon réseau, mon argent et je mets mon énergie dans cette cause. Les produits développés par IEVA montrent des résultats spectaculaires.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

Copyright photo : Yves Botallico