Mines, textile, santé, villes résilientes : les jumeaux virtuels de Dassault Systèmes accompagnent la transformation du continent africain et du Moyen-Orient. Directrice générale adjointe notamment en charge de cette zone, Florence Verzelen détaille une stratégie de croissance à deux chiffres portée par l'innovation et la formation des talents.

Décideurs. Comment se structure aujourd’hui la présence de Dassault Systèmes en Afrique et au Moyen-Orient ?

Florence Verzelen. Ce sont de vraies zones de croissance pour Dassault Systèmes. Au Moyen-Orient, nous sommes implantés aux Émirats arabes unis depuis plus d’une dizaine d’années. Nous avons ouvert notre bureau à Riyad il y a trois ans et prévoyons d’inaugurer, dans le courant de l’année, notre cloud souverain en Arabie saoudite. Nous travaillons beaucoup avec des revendeurs qui couvrent un certain nombre de pays africains, en complément de nos forces de vente directe. Ces régions présentent des dynamiques très différentes. D’ailleurs, parler de « l’Afrique » comme d’un ensemble homogène n’a guère de sens : c’est un continent entier, avec des réalités très diverses.

Ce qui est remarquable au Moyen-Orient, ce sont les investissements considérables que les gouvernements consacrent à leurs écoles et universités, avec des curricula ambitieux. Émergent également de nombreux « hôpitaux du futur », qui utilisent la numérisation et les données de santé pour améliorer le parcours patient. En Afrique, notre présence s’est structurée différemment. Notre base africaine se trouve à Johannesburg, pour des raisons historiques : il y a plus de dix ans, nous avons racheté une société qui développait des logiciels pour le secteur minier. Depuis cette base, nous nous développons sur des industries manufacturières, dans la mine bien sûr – nous accompagnons notamment le groupe De Beers pour une gestion plus durable de ses mines de diamants –, mais aussi dans la supply chain automobile et aéronautique, particulièrement en Afrique du Nord.

Nous travaillons sur des projets ferroviaires grâce au jumeau numérique des réseaux, sur le textile – nous équipons par exemple les ateliers IKS au Maroc –, sur l’énergie avec les projets nucléaires émergents, et sur la gestion des ports et aéroports.

Que représente l’activité Afrique-Moyen- Orient au sein de la zone EMEA ?

Notre croissance dans ce secteur est de l’ordre de 20 à 30 %, alors que la croissance générale de Dassault Systèmes oscille entre 6 et 10 %. Évidemment, nous ne partons pas de la même base qu’en France ou en Allemagne, où nous sommes installés depuis 45 ans. C’est précisément ce qui rend ces marchés stratégiques : de nouveaux groupes se créent, souvent « digital natives », pour qui il est plus naturel d’adopter d’emblée les jumeaux virtuels et l’IA. Ils ont cette capacité à sauter les étapes technologiques.

Quels types de solutions logicielles proposez-vous dans ces régions ?

Notre offre varie selon les secteurs – minier, textile, start-up, santé… L’un de nos produits phares, le jumeau virtuel d’une mine, permet ainsi d’indiquer où et comment forer pour optimiser soit la durée d’exploitation, soit les revenus immédiats, mais également d’évaluer les répercussions sur la qualité de l’air, la circulation, etc.

Au-delà de l’extraction, nous accompagnons la transformation dans les usines métallurgiques grâce au jumeau virtuel de l’usine, et l’optimisation de la supply chain pour réduire les coûts et l’empreinte carbone du transport. Le jumeau virtuel d’une usine textile permet une production plus durable – réduction des additifs, des émissions de CO2 , de la consommation d’énergie – et une reconfiguration rapide des lignes de production selon les commandes. Concernant les start-up, notre programme d’accélération 3DEXPERIENCE Lab a établi un partenariat solide avec un incubateur local au Cap, OceanHub Africa, qui accompagne des start-up africaines à impact dans le domaine des océans. Dans le cadre de cette collaboration, nous mettons nos solutions à leur disposition à titre gracieux et leur permettons également de bénéficier de l’expertise et du savoir-faire de nos équipes.

Vous étiez à Marrakech en début d’année pour l’événement VALUE X. Quel rôle peut jouer le Maroc dans votre stratégie ?

Nous travaillons avec tous les grands de l’automobile et de l’aéronautique – Renault, Stellantis, Volkswagen, Mercedes, BMW, Airbus – et équipons 90 % des voitures et 80 % des avions. Pour que ces donneurs d’ordre accélèrent leur transformation, ils ont besoin que leur supply chain se numérise avec eux, que leurs sous-traitants travaillent sur le même jumeau virtuel. C’est là que le Maroc a un rôle majeur à jouer, compte tenu de son poids dans la supply chain automobile et aéronautique. Le pays dispose aussi d’excellentes universités – nous travaillons notamment avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Nous pensons que le déploiement de nos solutions sera plus rapide dans les pays qui forment bien leurs talents. Sur ce plan, le Maroc est très en avance par rap- port à d’autres pays d’Afrique du Nord.

Vous dirigez le secteur Infrastructures & Villes. Quels projets d’urbanisation accompagnez-vous sur le continent ?

Trois types de projets d’infrastructure me tiennent particulièrement à cœur. Le rail, d’abord. En Afrique, il est hélas souvent plus rapide de passer par Paris pour relier deux pays voisins que de voyager directement de l’un à l’autre ! À terme, j’espère que nous pourrons développer des solutions de transport plus durables en CO 2 et plus économes en temps pour les voyageurs africains. Les simulations liées au changement climatique, ensuite.

L’un des grands enjeux auxquels est confronté le continent concerne les répercussions du réchauffement sur les villes africaines, en particulier celles situées en bord de mer et dont les sols s’érodent déjà. Nous sommes capables de créer le jumeau virtuel d’une ville, puis de simuler des vagues de chaleur ou l’érosion côtière. L’objectif est double : préparer la résilience de la ville en prenant des mesures préventives, et améliorer la qualité de vie des citoyens. En simulant les flux de circulation et les courants d’air, nous avons démontré qu’il était à la fois possible de fluidifier le trafic et d’améliorer considérablement la qualité de l’air pour les habitants en changeant simplement le sens de circulation de certaines rues. Ce type d’intervention ne coûte pas aussi cher que construire une centrale nucléaire, mais peut transformer concrètement le quotidien des citoyens.

Dassault Systèmes a élargi son offre aux sciences de la vie. À quelles problématiques de santé publique répondez-vous en Afrique ?

Notre offre santé, très diverse, s’articule autour de quatre axes. La recherche in silico, d’abord, qui permet par exemple de modéliser un virus dans le monde virtuel puis de tester toutes les molécules et tous les traitements existants, et ce très rapidement grâce à l’IA générative. Citons ensuite l’accélération des essais cli- niques, en créant des « bras de contrôles synthétiques » qui diminuent le nombre de patients testés, et donc les délais de mise sur le marché.

La flexibilité des usines pharmaceutiques, en faisant usage de jumeaux virtuels, permet de réduire drastiquement le temps de reconfiguration de ces sites de production en cas de changement de médicament à fournir : ce qui demandait parfois quatre mois prend désormais moins de trois jours, ce qui représente un grand nombre potentiel de vies sauvées. Enfin, l’optimisation du parcours patient constitue le dernier axe de cette offre, en permettant aux soignants de disposer d’informations augmentées pour prendre les bonnes décisions, tout en fluidifiant les flux des hôpitaux. C’est ce que nous avons fait avec l’Hôpital américain de Paris et ce que nous développons avec de grands hôpitaux en Arabie saoudite et aux Émirats.

Quels sont les freins qui peuvent ralentir l’adoption de vos solutions ?

L’enjeu principal concerne la formation des talents locaux. Nous vendons des solutions numériques avancées : si les entreprises clientes ne trouvent pas les collaborateurs capables de les utiliser, elles perdent leur temps, et nous aussi. C’est pourquoi, grâce à 3DEXPERIENCE Edu, nous travaillons avec plus de 600 établissements dans ces régions, qui rassemblent des dizaines de milliers d’étudiants, pour former des diplômés hautement qualifiés sur nos solutions et les rendre prêts à intégrer les entre- prises et les industries locales. Dassault Systèmes agit à la fois sur la formation initiale et la formation continue, y compris sur les innovations récentes comme l’IA générative. L’IA générative n’existait pas il y a encore quatre ans ; les solutions d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles dont nous disposions il y a sept ans.

L’autre défi, c’est la prise de conscience par les entreprises de la valeur de leurs données. Pendant longtemps, seuls comptaient les brevets. Aujourd’hui, en ayant accès à vos données, il est possible de reconstituer votre propriété intellectuelle, y compris des savoir-faire que vous n’avez jamais déposés. Les hommes et les femmes sont bien sûr l’actif le plus précieux d’une entreprise, mais les don- nées sont aussi essentielles – probablement davantage que les usines. La technologie progresse si vite que les formations peinent à suivre, et que les professionnels sortis de l’école depuis trop longtemps n’ont pas toujours les bonnes compétences. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la Fondation Dassault Systèmes, qui intervient auprès des jeunes de 7 à 16 ans. C’est capital, car les vocations se créent à cet âge-là : il est trop tard pour susciter une vocation d’ingénieur chez une personne de 20 ans.

Propos recueillis par Alexandre Hervaud

Cet entretien est publié dans le cadre du dossier spécial du guide Décideurs Afrique et Moyen Orient 2026.