Rester soi-même quitte à aller à contre-courant de ce qu’on lui a toujours enseigné, telle est la vision d’Antoine Fiévet, président du Groupe Bel. Entre résilience et humilité, le dirigeant encourage l’échec, car, pour lui, ceux qui ne se trompent pas n’avancent jamais.

Antoine Fiévet n’avait pas envisagé de reprendre l’entreprise familiale. Adolescent, il rêvait de devenir éthologue, et non l’héritier d’un empire fromager. Mais, dans la famille, les trajectoires sont parfois déjà toutes tracées. "Je me suis orienté vers l’économie plus pour obéir à une sévère injonction familiale que par passion pour la discipline."

Bachelier d’une filière scientifique, il fait ses études à l’université Panthéon-Assas avant d’intégrer l’ISG pour un troisième cycle multinational. Peu décidé quant à son avenir, il part découvrir le monde, des États-Unis à l’Asie. Son parcours fait débat au sein du cercle familial, qui le remet dans le droit chemin.

Entreprendre sans la famille

Il choisit la voie de l’entrepreneuriat en cocréant différentes entreprises dans la communication ou l’édition. L’aventure dure sept ans puis il rejoint Emap France en 1996 au poste de responsable marketing. C’est alors que le petit-fils de Léon Bel est rappelé par le patriarche, qui ne lui avait pourtant jamais laissé entrevoir la possibilité de rejoindre l’entreprise familiale.

En 2001, il entre au conseil d’administration, s’imprègne de la culture du groupe et grimpe peu à peu les échelons jusqu’à devenir PDG en 2009. Depuis 2022, date de mise en place d’une nouvelle gouvernance, il dirige le conseil d’administration.

Un défi vertigineux

Rien ne le prédestinait à diriger une multinationale de 12 000 collaborateurs. "Je ne savais pas comment faire, mais je savais ce que je voulais faire", résume-t-il. Visionnaire plus que technicien, il entreprend un virage total pour le groupe. Rachat de la participation que détenait son concurrent principal, préservation du capital entre les mains familiales, engagement RSE dès 2003, diversification vers le snacking sain…

Son cap est clairement fixé : conserver l’ADN familial de l’entreprise tout en préparant l’avenir. Mais, à ses yeux, "Faire comme les générations précédentes est l’une des principales causes d’échec des groupes familiaux". Et, pour lui, l’innovation n’est pas une option. Il n’hésite pas à dépoussiérer l’image 100 % fromage de l’entreprise, au risque de renverser les équilibres historiques patiemment obtenus par son grand-père.

Il n’hésite pas à dépoussiérer l’image 100 % fromage de l’entreprise, au risque de renverser les équilibres historiques patiemment obtenus par son grand-père

Le repositionnement est ambitieux mais assumé, et c’est un succès. Aujourd’hui à la tête d’un groupe présent dans 120 pays, Antoine Fiévet refuse l’image du patron tout-puissant. Il parle d’écoute, de bienveillance. Le "care" comme baseline, aussi bien dans le management que dans la gouvernance familiale.

Leçon d’humilité

Il admet malgré tout avoir commis quelques erreurs, à commencer par délaisser ses proches au profit des affaires, un défaut sur lequel il travaille, en anticipant la transmission au sein de la famille et en préparant les prochaines générations d’actionnaires. Une leçon qu’il tire des précédentes gouvernances, où cette étape clé n’avait pas été préparée, ce qui a été source de discorde et l’a parfois contraint à endosser un rôle de médiateur. Bien que sa présidence n’ait pas encore pris fin, il en retire de beaux succès, en gardant toujours la même ligne directrice, "être à la fois en permanence dans le doute et convaincu d’y arriver."

Désormais, l’homme lève le pied, se faisant plus discret dans l’opérationnel. Après avoir passé son existence à courir, il se recentre pour prendre du temps, au milieu de la forêt, avec sa famille et, peut-être un jour, sillonner les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Marine Fleury