Quatre ans après avoir intégré le groupe, Karine Havas se voit confier la présidence de Bureau Veritas France. L’occasion pour Décideurs Magazine de faire le point sur la stratégie et les ambitions de la multinationale.
Karine Havas (Bureau Veritas) "L'entrée au Cac 40 a impulsé un nouveau souffle""
Décideurs. Bureau Veritas est à l’aube de son 200e anniversaire. Pouvez-vous revenir sur l’essence de l’entreprise ?
Karine Havas. Créé en 1828, Bureau Veritas est spécialisé dans l’inspection, l’audit et la certification. Le groupe est organisé autour de trois lignes de produits : "Industrie et matières premières", "Urbanisation & Assurance" et "Biens de consommation". Notre rôle est de tester, d’inspecter et certifier la conformité des systèmes et produits, de contrôler la qualité, ou encore de préserver la fiabilité et l’intégrité des actifs industriels.
En 2024, Bureau Veritas fait son entrée dans le CAC 40. Qu’est-ce que cela a changé ?
Sur le plan humain, cette entrée en Bourse apporte beaucoup de fierté aux collaborateurs et leaders du groupe, ainsi qu’une certaine forme de reconnaissance pour le travail réalisé par Hinda Gharbi, qui a rejoint le groupe en 2023 et initié le plan stratégique LEAP 2028. Par ailleurs, gagner en visibilité entraîne une certaine forme de responsabilité, à plusieurs niveaux. Gouvernance, durabilité et performance sont autant de sujets qui n’intéressent plus seulement la direction mais également les investisseurs.
Pour répondre à ces nouvelles exigences, nous avons renforcé nos process, notamment sur l’aspect RSE qui devient incontournable. Nous souhaitons montrer à nos clients que nos recommandations sont aussi appliquées en interne. Même si c’était déjà important auparavant, l’entrée au CAC 40 a impulsé un nouveau souffle sur notre engagement. Notre visibilité exige de montrer la voie.
Vous mentionnez votre plan stratégique LEAP 2028 lancé l’an dernier. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Nous sommes au milieu de son exécution qui nous emmènera jusqu’en 2028, année du 200e anniversaire de Bureau Veritas. Ce plan stratégique repose sur trois piliers : le portefeuille, la performance et les ressources humaines, tout en plaçant la durabilité au cœur de nos sujets.
Le premier point nous a permis de nous recentrer sur les activités, les métiers et les secteurs sur lesquels nous pensons que nos clients nous attendent, en position de leader tout en accélérant notre politique de croissance externe sur les secteurs de croissance stratégiques. Le second volet vise un gain de productivité et de performance, s’appuyant notamment sur l’intégration de l’intelligence artificielle aussi bien au niveau offre métier que dans nos opérations en interne. Enfin, sur le troisième pan, l’objectif est d’améliorer nos méthodes de travail afin d’être plus efficaces, de mieux servir nos clients et de les adresser correctement en fonction du marché et de la région.
Quel rôle joue la France dans la stratégie de Bureau Veritas ?
Il y a quatre ans, lorsque je suis arrivée au sein de Bureau Veritas, je gérais les régions France et Afrique. Or, nous nous sommes rendu compte que ces régions n’avaient pas de réelles synergies business entre elles. En revanche, intégrer la France à l’Europe contribue à accélérer son développement jusqu’à devenir l’un des marchés les plus importants du groupe. Aujourd’hui, le pays représente plus de 15 % de l’activité globale.
Cette évolution ouvre-t-elle de nouvelles opportunités sur le plan des ressources humaines ?
Bureau Veritas s’industrialise et se standardise. Aujourd’hui, nous sommes capables de savoir qui fait quoi et dans quelle région du monde. Cela permet d’identifier rapidement des talents, qu’ils soient en Asie ou en Europe, afin de leur proposer une promotion à l’autre bout du monde ou d’identifier un collaborateur qui a une expertise spécifique dans le groupe pour un besoin spécifique d’un client ou projet qui peut être dans un autre pays. La stratégie de croissance externe dite "bolt-on" bat son plein.
"Nous envisageons d’accentuer nos opérations sur les secteurs de pointe et au cœur des préoccupations actuelles, telles que la cybersécurité et le B&I (bâtiments et infrastructures)"
Des recentrages et arbitrages de portefeuilles sont-ils à prévoir ?
Nous continuons à gérer activement notre portefeuille grâce à des acquisitions en phase avec notre plan LEAP 28, et regardons tous les secteurs et toutes les tailles d’opportunités, sans en laisser aucune de côté. En revanche, nous envisageons d’accentuer nos opérations sur les secteurs de pointe et au cœur des préoccupations actuelles, telles que la cybersécurité et le B&I (bâtiments et infrastructures).
Quelle place tient l’intelligence artificielle dans vos métiers ?
Nous abordons l’IA de façon à augmenter la productivité de nos inspecteurs. Par exemple, nous avons créé notre propre outil permettant à nos agents d’identifier rapidement, sur un tableau électrique, où sont les points de faiblesse afin de les vérifier de façon ciblée et efficace. Parallèlement à nos utilisations en interne, nous disposons d’une offre de service sur la cybersécurité couvrant l’ensemble des secteurs d’activité afin de protéger et former les entreprises face à la hausse des menaces numériques.
Comment rester impartial face à des clients parfois très puissants ?
L’impartialité n’est pas un sujet, car les grands groupes ne plaisantent pas avec la transparence et la qualité. En revanche, nous sommes aussi vigilants envers les acteurs de plus petite taille, qui sont parfois moins renseignés et peuvent avoir des réactions moins professionnelles ou plus émotionnelles lorsque nous les informons de leur non-conformité pouvant pénaliser leurs opérations le temps de se remettre à niveau.
En tant que femme et dirigeante, vous représentez un modèle dans votre industrie. Est-ce la vision que le groupe souhaite impulser ?
En effet, nous avançons fièrement sur la parité de notre direction, avec un objectif de 35 % de féminisation des postes de leadership chez Bureau Veritas au niveau du groupe. En France, 30 % de nos collaborateurs sont des femmes, cependant, plus nous montons dans la hiérarchie et plus ce chiffre baisse.
Nous sommes conscients qu’il y a un vrai travail à réaliser sur la multiplication d’opportunités offertes aux femmes déjà présentes au sein du groupe, en plus d’attirer de nouveaux talents féminins. Nous avons un véritable rôle à jouer sur l’ascension hiérarchique mais également sociale de nos consœurs. Ainsi, je me mobilise en animant des webinars sur l’inclusion, des programmes de mentoring tels que Women@BV, et en participant à des événements tels que le Wom’ens Forum économique. Sur un plan plus personnel, avancer c’est parfois renoncer.
Vous avez déjà su vous réinventer en passant du volley de haut niveau à la finance d’entreprise, puis de nouveau chez Bureau Veritas. Quel est votre secret ?
Mon secret, si j’en ai un, c’est la curiosité et mon attrait pour les situations complexes et inexplorées. J’aime les zones d’inconfort, c’est là où je m’épanouis et me découvre. Cela m’a ouvert de nombreuses portes et donné accès à des postes divers au sein d’entreprises, de métiers et de secteurs très différents. Je me nourris de ces périodes de transitions, de changements d’un poste à un autre et de ces nouvelles rencontres. C’est comme repartir de zéro où tout est à découvrir.
La finance vous manquera-t-elle ?
Oui, mais aujourd’hui, la data et les chiffres sont partout. La finance n’est jamais loin de moi.
Quel est votre conseil pour les jeunes femmes qui se lancent dans la vie professionnelle ?
Ne pas hésiter à être "multi-compétences", avec la révolution de l’IA et l’accessibilité immédiate à toutes sortes d’informations et de compétences, explorer le monde, vivre des expériences multiples et développer son intelligence émotionnelle et interactionnelle en dehors de ce que nous connaissons de « plus académique » est clé !
Propos recueillis par Marine Fleury et Mathieu Meffre