Réussir un projet en suivant une méthode éprouvée est à la portée du premier venu. Intéressons-nous donc plutôt au défi inverse : les meilleures pratiques à adopter pour faire échouer à coup sûr son projet ? Inspirez-vous des conseils suivants pour être certain de faire passer votre investissement par pertes et profits. Chronique ironique avec des cas, hélas, concrets tels les lunettes intelligentes de Google, l'opéra de Sydney ou encore le métro automatique de Roissy Charles de Gaulle.
7 méthodes pour faire échouer un projet avec panache
Restez flou dans les objectifs du projet
Le pire ennemi d’un projet qui dérape, c’est de savoir où on va. Pour rater au mieux votre projet, le meilleur point de départ est donc de mal définir les besoins. Le nec plus ultra, c’est de lancer un projet qui ne répond à aucune nécessité.
Inspirez-vous au besoin des Google Glass, les lunettes intelligentesde Google. Lancées en 2013, elles étaient destinées à fournir des informations en temps réel directement au niveau de l’œil. Pas d’objectif clair, pas d’application concrète, pas de valeur ajoutée par rapport à un smartphone : le trio gagnant d’un fiasco bien ficelé !
Prévoyez un budget le plus serré possible, voire pas de budget du tout
L’argent ne fait pas le bonheur, c’est bien connu. Sous-estimer les coûts est donc le meilleur ingrédient d’un projet serein. Pensez à nommer un commanditaire qui n’a aucun pouvoir financier, ou qui a des oursins dans les poches.
L’exemple à suivre ? L’opéra de Sydney. Initialement estimé 7 millions de dollars, sa construction s’est terminée avec 10 ans de retard en 1973 pour un coût total de 102 millions de dollars. L’État a rapiécé le budget en organisant 496 loteries successives pour financer la fin du projet. Bingo !
Laissez le projet s’auto-gérer
Personne aux manettes, c’est la garantie d’un crash de toute beauté sur votre projet. Au diable suivi hebdomadaire, KPIs, objectifs : tout cela, c’est pour les projets conformistes, de ceux qui réussissent. Nous, nous voulons de la fantaisie, de l’originalité, du panache !
Comment procéder ? L’Éducation nationale nous a enseigné la méthode avec son SIRH lancé en 2007 avec un budget de 80 millions d’euros. 10 ans après, le projet avait consommé 400 millions d’euros, et gérait 1,8 % du personnel. Suivez la leçon : refusez les objectifs et sous-staffez l’équipe. Et pour doubler la mise, n’oubliez pas de changer les priorités en cours de projet.
Affranchissez-vous des échéances
On l’a vu, le dépassement des échéances pour continuer en roue libre est une pièce maîtresse pour tout bon projet qui échoue. Pour cela, pas de secret : fuyez les plannings à long terme, les lots de travail et les jalons de projet.
Préférez suivre la voie tracée par RCA et son SelectaVision. Le concept ? Un phonographe vidéo imaginé dans les années 1960 pour lire des films sur la télévision. Après 17 ans de mise au point, le produit complètement obsolète sort en même temps que la cassette VHS. Résultat ? 600 millions de dollars passés par pertes et profits, et un oscar du meilleur échec pour RCA !
Impliquez le moins de personnes possible, surtout si le projet les concerne
Il y a beaucoup de parties prenantes dans un projet : les métiers concernés, les fournisseurs, les utilisateurs ou clients... Pour rater un projet comme il se doit : oubliez-les tous.
C’est ce qu’a fait avec brio le ministère de la santé britannique en 2005. Il a mis en œuvre l’informatisation du dossier médical des Britanniques, sans aucune concertation avec les 30.000 médecins et 300 hôpitaux qu’il a forcés à s’y raccorder, ni les patients. La fronde générale a débouché sur l’abandon du programme en 2011, non sans avoir fait s’évanouir 10 milliards de livres au passage. My taylor is rich !
Partez du principe que c’est faisable techniquement
La faisabilité technique est un autre domaine où excellent les projets ratés. Méthodes de construction, matériaux ou même tout simplement lois de la physique : un projet raté sait s’affranchir de ces contraintes dépassées, dignes d’un banal projet réussi.
Un exemple ? La première version du métro automatique de l’aéroport Charles-de-Gaulle dans les années 1980 utilise une technologie de câbles tirés comme sur les remonte-pentes. Son incompatibilité avec les virages à angle droit conduisent le projet à la sortie de piste. Avec le panache d’avoir enseveli 193 millions d’euros au passage. Tout schuss !
Gardez le projet secret jusqu’à son déploiement
Dernier secret pour faire aboutir le capotage d’un projet : éviter de communiquer. Que ce soit la communication vers les parties prenantes, celle avec les fournisseurs, les actualités régulières pour susciter l’adhésion des futurs utilisateurs ou même la documentation : le black-out est votre meilleur ami !
Le bureau du recensement américain l’a bien compris. Pour informatiser le recensement de 2010, il s’est employé à ne pas mettre en place de gouvernance, de lignes de décision claires, ou de lignes de communication entre l’équipe projet et les parties prenantes. Résultat ? Un retour en catastrophe au papier et au crayon, après avoir coûté 13 milliards de dollars.
Thibault Pairis, auteur de l’ouvrage De novice à maestro en gestion de projet