En 2024, General Electric était scindée en trois sociétés afin que chacune puisse se recentrer sur son cœur de métier. GE Vernova est celle spécialisée dans l’énergie. Philippe Piron, le président de la branche Electrification Systems, qui représente 8 milliards de dollars de chiffre d’affaires, revient sur les grands défis de la transition énergétique.
Philippe Piron (GE Vernova) : "La politique énergétique européenne repose sur un équilibre entre transition énergétique, sécurité et compétitivité"
Décideurs. Quel est le périmètre aujourd’hui de GE Vernova ?
Philippe Piron. Le chiffre d’affaires de GE Vernova, spécialiste des activités énergétiques, tourne autour des 35 milliards de dollars, dont 8 milliards proviennent du marché européen. La branche Electrification Systems, que je dirige, représente 34 sites industriels à travers le monde, dont cinq sont situés en France. Notre branche propose des solutions complètes visant à distribuer, gérer et optimiser l’énergie électrique, couvrant notamment les infrastructures de transmission, de distribution et de contrôle. Elles soutiennent la transition énergétique en intégrant des technologies innovantes pour améliorer la sécurité, l’efficacité et la durabilité des réseaux électriques, répondant ainsi aux besoins des secteurs industriels, commerciaux et résidentiels.
Qu’est-ce qui explique la présence importante en France et en Europe de GE Vernova ?
La présence européenne s’explique par des raisons historiques. Les grands réseaux électriques sont avant tout une invention de notre continent. Dans le cas de GE Vernova, une partie des actifs nous viennent aussi du rachat d’Alstom T&D en 2015 qui avait naturellement un centre de gravité très européen. Aujourd’hui, l’impératif de la transition énergétique et les besoins en sécurité énergétique ont démultiplié la croissance de notre activité sur le territoire. Sur le segment Electrification, l’Europe représente la région affichant la plus forte croissance.
Quels défis majeurs posent le développement de l’éolien offshore en mer du Nord par rapport aux autres sources d’énergie ?
Les projets éoliens sont complexes et longs à déployer. Les seules plateformes offshore qui relient les éoliennes aux convertisseurs d’énergie mettent entre 5 et 7 ans pour être construites. Ces équipements sont gigantesques, dans un environnement marin hostile, avec une des fenêtres météorologiques très variables en mer du Nord… Tout cela ne facilite pas la tâche. La gestion de ces projets risqués nécessite d’être très précautionneux. À cela s’ajoute la problématique de la rentabilité intrinsèque de l’activité. Les coûts sont souvent plus importants pour l’éolien en mer que pour d’autres installations à terre.
Quel est votre principal défi ?
Notre principal défi avec une croissance à deux chiffres est d’assurer l’augmentation progressive de la production. En complément de nos 25 000 employés en Europe, Electrification Systems recrute 1 000 personnes par an depuis trois ans. Auparavant, chaque projet était issu d’une mise en concurrence. Désormais nous proposons à nos clients des partenariats long terme qui permettent des retours d’expérience plus efficaces, une meilleure courbe d’apprentissage et des économies d’échelle. Avant, il se passait 3 à 4 ans entre chaque prise de décision. Désormais, nous bénéficions de 7 à 9 ans de visibilité contractuelle.
Qu’est-ce qui tire la croissance de votre activité vers le haut ?
Les ressorts de croissance et les besoins diffèrent d’un continent à l’autre, mais l’intensité de la croissance est assez comparable. En Europe, le marché croît à deux chiffres, aux États-Unis à un peu plus de 10 %. L’Europe cherche à assurer sa transition énergétique, à sécuriser ses réseaux de transmission et à étendre et à numériser ses réseaux de distribution. Aux États-Unis, le principal moteur de la croissance est constitué par les infrastructures de data centers, dopés par l’envolée des investissements en IA. L’Asie étend ses réseaux du fait de l’électrification progressive des activités industrielles. Les technologies cœur utilisées restent similaires, mais nous répondons de façon différenciée aux besoins de nos clients.
La régionalisation du monde engendre-t-elle des ajustements, notamment sur la supply chain ?
Notre développement nécessite de disposer d’un écosystème de fournisseurs capable de suivre cette hypercroissance. Historiquement, nous étions monosource afin de maximiser l’efficacité économique en massifiant les volumes d’achats. Désormais, nos sources doivent être duales pour une meilleure résilience des supply chains. Par ailleurs, étant donné le contexte géopolitique global, on voit un intérêt à régionaliser nos productions et nos chaînes logistiques. L’Asie sert de plus en plus l’Asie, les États-Unis servent de manière préférentielle les États-Unis, etc. Ces changements de politique industrielle, ces investissements, sont rendus possibles par notre forte croissance.
"Nous évoluons dans une industrie qui recrute beaucoup"
L’électrification croît-elle grâce à la réglementation ?
L’Europe s’est saisie de la problématique des réseaux électriques depuis trois ans avec beaucoup de sérieux. Auparavant, l’UE souhaitait investir le plus possible dans les énergies renouvelables en tant que sources de génération de puissance. Aujourd’hui, la politique européenne repose sur un équilibre entre transition énergétique, sécurité énergétique et compétitivité économique. À la suite du conflit ukrainien, on a vu la multiplication des cyberattaques, puis des attaques physiques sur les nœuds de réseaux électriques. La coupure massive d’électricité en Espagne cet été a aussi montré combien les réseaux électriques sont devenus un élément essentiel de la sécurité énergétique. Il ne s’agit plus seulement de diversifier des sources de production électrique, il faut sécuriser l’ensemble de la chaîne électrique.
Quelles sont les problématiques liées à la sécurité des réseaux ?
La sécurité du réseau est consubstantielle à la sécurité énergétique. Aux conflits et aux black-out s’ajoutent des phénomènes climatiques violents qui mettent à mal l’intégrité des réseaux. La question de la stabilité du réseau est primordiale. Les réseaux ont été conçus à l’origine pour des sources d’énergie pilotables, avec un équilibre entre demande et consommation orchestré en continu. Avec les sources d’énergies intermittentes, la problématique d’équilibrage devient plus complexe. Comment stabiliser les systèmes et apporter de la flexibilité lorsque les ressources énergétiques variables représentent 40 % du mix électrique national ? Nous proposons un spectre élargi de solutions sophistiquées : systèmes recréant de l’inertie naturelle ou synthétique, solutions de stockage de l’énergie, logiciels de supervision. Les réseaux électriques d’hier deviennent des réseaux électro-digitaux, à la confluence des deux ressources les plus critiques aujourd’hui : data et énergie.
Êtes-vous concerné par les challenges liés à la gestion des talents ?
Nous évoluons dans une industrie qui recrute beaucoup. Les systèmes les plus sophistiqués que nous construisons, comme les convertisseurs ultra-haute tension à courant continu, sont d’une complexité presque comparable à celle d’une tranche nucléaire ou d’un aéronef. Les réseaux électriques deviennent de plus en plus intelligents, à l’instar de ce qu’ont vécu auparavant les réseaux de télécommunication ultra haut débit. Nous avons donc besoin d’attirer de nouvelles populations de jeunes ingénieurs passionnés par la technologie et la convergence du numérique et de l’électrique. La question énergétique devrait susciter de nouvelles passions pour les générations à venir.
Propos recueillis par Olivia Vignaud