Créée il y a onze ans, Partoo, start-up SaaS de 350 collaborateurs qui permet aux réseaux de points de vente (Carrefour, Toyota, Leroy Merlin, etc.) d’améliorer leur visibilité en ligne et leur relation client, est codirigée depuis 2019 par son fondateur ainsi que par Thibault Renouf. Celui-ci, également auteur de Start to scale, revient pour Décideurs sur leur tandem.

Décideurs. Vous avez rejoint Partoo trois ans après sa création en tant que directeur des opérations et directeur financier. Comment s’est construite votre ascension au poste de co-CEO ?

Thibault Renouf. Quand j’ai rejoint l’entreprise en 2017, Partoo comptait une quinzaine de collaborateurs. Thibault Levi-Martin, son fondateur, avait besoin d’aide pour structurer la société et lui faire passer un cap de croissance. C’est pourquoi il cherchait un profil complémentaire au sien. Il avait sûrement déjà en tête de former un duo, mais il n’est pas facile d’engager une personne directement au poste de co-CEO sans savoir si l’aspect relationnel suivra. En tant que directeur des opérations et DAF j’ai repris les processus et structuré l’entreprise. Nous prenions un certain nombre de décisions à deux. Partoo a continué à enregistrer une forte croissance et comptait 35 collaborateurs un an plus tard. Nos valeurs et nos ambitions étant alignées, cela valait le coup de travailler en binôme.

Vous a-t-il laissé de la place ?

Oui. Thibault Levi-Martin a un profil de starter. Il aime créer de nouvelles choses et prendre des risques. Alors que j’ai davantage un profil de scaler. Je viens du monde du conseil, j’aime structurer une entreprise et la faire croître à partir de solutions déjà validées. Thibault Levi-Martin aime recruter les meilleurs et moi j’aime faire en sorte que les gens travaillent bien ensemble, par exemple. Nous avons des compétences et des aspirations différentes et complémentaires. Diriger à deux permet de ne pas se sentir seul lorsqu’on prend des décisions, de valider des stratégies, d’être plus rassuré. Nous avons 350 collaborateurs aujourd’hui. Thibault Levi-Martin a 34 ans et moi 33. En tant que "first entrepreneurs", nous sommes confrontés à beaucoup de problématiques pour la première fois. Nous devons nous former, comprendre de nouveaux sujets, rencontrer des gens, c’est-à-dire apprendre sur le tas tout en faisant grandir l’entreprise. C’est un plus de ne pas être seul pour assurer sur les différents fronts.

Comment les clients, collaborateurs ou investisseurs perçoivent-ils votre duo ?

Beaucoup le considèrent comme une force. Notre complémentarité permet à l’entreprise d’être meilleure. Pendant longtemps, avec Thibault Levi-Martin, nous nous sommes réparti le long terme et le moyen terme. Lui était sur l’innovation et donc la vision sur un temps plus long et moi davantage sur le quotidien et le moyen terme. Il est parfois compliqué pour les chefs d’entreprise de travailler sur les problèmes de tous les jours tout en construisant une vision globale. Autre avantage : on peut partir en vacances sereinement, car on sait que l’autre sera là pour gérer la société.

Est-ce parfois compliqué pour vos collaborateurs de savoir à qui s’adresser ?

Pour ce qui est de notre DRH, de notre DAF ou de notre directeur commercial, ils échangent avec deux personnes. L’enjeu est de toujours rester aligné, ce qui n’est pas évident à faire en permanence. Mais cela nous oblige à construire une vision claire de manière à pouvoir communiquer dessus. Un CEO seul n’a pas forcément à expliquer pourquoi il fait les choses, car il n’a pas d’alter ego à convaincre. Dans notre cas, nous y sommes obligés. Pour les autres collaborateurs, chacun rapporte à l’un des deux CEO afin de ne pas complexifier la relation managériale. Même si nous discutons à deux sur les sujets d’évaluation, d’augmentation ou de gestion des carrières, chaque personne rapporte à un seul référent.

"Nous avons des compétences et des aspirations différentes et complémentaires"

Comment cela se passe-t-il en cas de désaccord entre vous ?

Il existe deux possibilités. Soit nous nous mettons d’accord, ce qui arrive la plupart du temps. Soit l’un d’entre nous a une conviction plus forte et va embarquer l’autre dans sa décision. En ce qui concerne les décisions structurantes pour lesquelles nos avis divergent, Thibault étant fondateur, il lui arrive de trancher. Mais, dans l’ensemble, nous n’avons jamais de désaccords frontaux. Nous avons fait appel à des coachs pour apprendre à discuter de sujets complexes, à échanger en dehors du travail régulièrement, que ce soit lors de déjeuners ou en faisant de l’escalade…

Vous faites-vous des feed-back ?

Il s’avère plus facile de faire des retours à quelqu’un lorsqu’on est dans une position assez similaire. Des managés peuvent craindre de faire un feed-back à leur manager de peur de casser la relation, ce qui peut mener à une perte d’objectivité. En tant que co-CEO, nous savons qu’il n’y a pas de ressentiment, pas d’intérêt de carrière ou personnel, et que nous avançons pour le bien de l’entreprise. La confiance est primordiale dans une relation comme celle-ci.

Pensez-vous avoir moins d’ego que des CEO seuls ?

Il faut de l’ego pour être dirigeant. Mais dans notre cas, il faut aussi avoir conscience que l’autre est plus compétent que nous sur certains aspects. Cela demande un peu d’humilité. Certains dirigeants ont confiance dans leurs expériences et dans leurs compétences et pourraient envisager de recruter quelqu’un pour faire ce qu’ils n’ont pas envie de faire. En réalité – et cela vaut aussi pour d’autres membres de la direction –, on recrute des personnes meilleures que soi afin d’améliorer l’entreprise sur les aspects où l’on est moins bons.

Le volet personnel entre-t-il en compte dans votre relation de travail ?

Nous travaillons tellement ensemble que tous les aspects se mélangent. Les entrepreneurs rencontrent des hauts et des bas sur les aspects personnel et professionnel. C’est pourquoi il est nécessaire de connaître les aspirations de l’autre et de prendre le temps d’échanger sur son quotidien afin de comprendre ce qu’il traverse. Quand on passe autant de temps avec quelqu’un, on doit finir par partager une amitié. Derrière le mot amitié, on peut mettre plein de choses. En tout cas, il est important d’apprécier la personnalité de l’autre. C’est le cas avec Thibault Levi-Martin, mais aussi avec la majorité des collaborateurs de Partoo. Dix ans de galères et de succès, cela forge les liens.

Propos recueillis par Olivia Vignaud