À la tête d’InfraVia Capital Partners, Vincent Levita parie sur les infrastructures, la tech et les métaux critiques. Pour lui, la souveraineté européenne passe par des investissements massifs et de long terme dans nos chaînes énergétiques et industrielles.

Décideurs. Vous investissez depuis plus de 20 ans dans les infrastructures : comment leur lien avec la souveraineté a-t-il évolué au fil du temps ?

Vincent Levita. Les infrastructures ont un rôle économique double. D’une part, elles soutiennent directement l’activité, d’autre part, elles favorisent indirectement le développement économique, avec un fort effet multiplicateur au sens keynésien. Prenez une autoroute : elle stimule l’activité locale et n’est pas délocalisable, créant ainsi un ancrage économique fort.

Avant de parler de souveraineté, on évoquait l’attractivité des territoires. Les infrastructures – électricité, transports, communications – sont essentielles, car elles augmentent l’efficacité économique et renforcent l’attractivité nationale. 

Sur quels piliers repose la souveraineté ?

J’en compte quatre aujourd’hui. Premièrement, la souveraineté financière : disposer du capital nécessaire pour assurer son développement économique. Sans autonomie financière, on reste dépendant des capitaux étrangers. Deuxièmement, la défense – c’est un secteur qui concerne moins InfraVia en tant qu’investisseur. Troisièmement, l’énergie. Depuis quinze ans, l’équation énergétique est complexe. Elle doit concilier disponibilité, compétitivité et décarbonation. C’est un défi permanent. Sans énergie, il n’y a pas d’attractivité industrielle. Pour assurer leur souveraineté, la France et l’Europe doivent pouvoir se projeter à 20 ou 30 ans avec un accès à une énergie compétitive et décarbonée. Développer des infrastructures de transition énergétique compétitives est un thème d’investissement majeur pour InfraVia.

Quatrièmement, le numérique. Aujourd’hui l’Europe est tributaire de Microsoft, Amazon et Google. Chez InfraVia, nous investissons dans les infrastructures digitales – fibres, data centers – dont la présence sur nos territoires est stratégique, indépendamment de l’émergence de solutions de cloud souverain en France ou en Europe.

Le contexte n’est-il pas délétère pour le secteur énergétique, entre le retour de bâton contre les énergies renouvelables et la Programmation pluriannuelle de l’énergie, sans cesse repoussée ?

Il y a effectivement un atermoiement, parce que les trois paramètres cités plus tôt – disponibilité, compétitivité, décarbonation – ne sont hélas pas réunis actuellement. Les politiques doivent établir un plan sur un temps long pour que ces paramètres deviennent compatibles de manière simultanée. 

À court terme, c’est simple : nous importons de l’énergie carbonée du Moyen-Orient et nous savons produire de l’énergie décarbonée, mais relativement chère. Sans compter qu’il y a encore peu nous avions accès à du gaz russe relativement bon marché. Notre métier en tant qu’investisseur consiste à accompagner la France et l’Europe à disposer demain d’une énergie disponible, compétitive et décarbonée.

L’Europe a-t-elle les moyens de créer ses propres champions numériques, ou faut-il accepter d’établir des partenariats avec des acteurs extraeuropéens ?

C’est une question récurrente à chaque révolution technologique – voiture électrique, cloud, IA. L’Europe a les moyens de démarrer le match : les talents les plus brillants, des entrepreneurs, du capital et des États en mesure de se mobiliser. En revanche, il ne faut pas attendre 15 ans pour agir.
Concernant le cloud, le match est quasiment fini pour l’Europe. Pour l’IA, le coup d’envoi a retenti et nous sommes dans la course. Pour la voiture électrique, certes, nous sommes en retard, mais le match n’est pas joué !

L’Europe est en mesure d’activer tous les paramètres gagnants de la compétitivité : le capital, l’épargne, les compétences, les infrastructures. 

En 2023, vous avez lancé un fonds consacré aux métaux critiques de 2 milliards d’euros. Quel premier bilan dressez-vous ?

La thèse développée il y a deux ans se confirme : l’accès aux matières premières, particulièrement les métaux, est capital pour qu’un État puisse asseoir sa souveraineté. Donald Trump illustre bien cela, quand il évoque les terres rares ukrainiennes ou une OPA sur le Canada ou le Groenland.

Concernant notre fonds, nous sommes confiants dans la durée. À court terme, la croissance moins rapide que prévu de la voiture électrique a pesé sur le prix des métaux utilisés dans les batteries, après leur envolée liée aux craintes de pénuries. Ce contexte a ralenti nos process en cours, mais il s’agit d’un cycle naturel que nous devons gérer. Nous avons déjà identifié nos investissements possibles, en Europe comme dans les pays possédant des ressources minières stratégiques.

Au sujet de la mobilité électrique, des constructeurs comme Stellantis estiment que l’interdiction de la vente de véhicules thermiques d’ici à 2035 est prématurée…

Cette critique met en lumière une réalité : les transitions industrielles se déploient sur le long terme. Construire de nouvelles usines, développer les compétences, sécuriser les chaînes d’approvisionnement : autant d’étapes indispensables pour proposer, à horizon de dix ou vingt ans, des véhicules électriques compétitifs.

L’histoire européenne illustre bien ce processus. Après le premier choc pétrolier, l’Europe a massivement investi dans le diesel et a su bâtir une filière de référence mondiale. Sur l’électrique, il s’agit aujourd’hui de repartir presque de zéro.

Plutôt qu’une trajectoire graduelle – planifier, renforcer les capacités, puis annoncer la transition – l’Europe a choisi un calendrier resserré. Le mouvement est désormais lancé. Le sujet n’est plus de contester la décision, mais d’adapter l’appareil industriel. Il s’agit notamment d’accélérer la construction d’une chaîne de valeur européenne, capable de sécuriser l’accès aux métaux stratégiques, de les transformer localement et, in fine, d’assurer la compétitivité et la souveraineté du continent. C’est l’enjeu de notre fonds métaux critiques.

Observez-vous des différences entre les approches nationales des pays d’Europe en matière de souveraineté ?

Avec les Allemands, Espagnols, Italiens et Anglais, la France a misé sur l’énergie renouvelable. La seule vraie disparité concerne le nucléaire. Sur le financement privé de la transition énergétique, les chemins diffèrent, mais les techniques convergent. Et même si les Allemands ont fait machine arrière sur le nucléaire, la logique reste la même : il faut de l’investissement privé et un financement public de la transition.

Pour la finance, un marché de capitaux unifié serait plus efficace. Pour la tech, la France a fait un effort remarquable, comme l’Allemagne et le Royaume-Uni. De manière générale, les différences sont mineures, seuls les cycles politiques influencent la coopération avec le capital privé.

Ces thématiques seront au cœur de la Paris Infraweek : inscrivez-vous dès à présent sur le site de l'évènement. Ce grand rendez-vous européen du financement des infrastructures est organisé du 3 au 7 novembre 2025 par Paris Europlace et le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, en partenariat avec Décideurs. 

Propos recueillis par Alexandre Hervaud