Sollicité par le ministère des Armées, le constructeur automobile a envoyé un message à ses salariés pour préciser l’état des discussions concernant un potentiel partenariat. Une collaboration limitée et sous conditions, qui s'inscrit dans un mouvement de fond des industriels européens vers le secteur de la défense.

"Confidentiel". Fin septembre, tous les salariés du groupe Renault ont reçu un message inhabituel de leur direction, évoquant la participation du constructeur automobile français à d'éventuels projets à vocation militaire. Invoquant la nécessité de répondre aux "questions légitimes" de collaborateurs potentiellement mal à l'aise à l'idée de produire des équipements destinés à la guerre, l'entreprise a souhaité par cette démarche "donner des clés de lecture claires" à ses quelque 120 000 salariés de par le monde.

"Au même titre que d'autres industriels français", précise la note interne dont les principaux éléments ont fuité dans la presse, "Renault Group a été invité à contribuer à la réflexion autour de différents projets pilotés par la direction générale de l'armement (DGA)". Et ce, à plusieurs conditions listées dans ce même document : que ces initiatives soient "systématiquement placées sous l'égide du ministère des Armées", que les projets aient "un impact positif sur l'activité des sites français" et que ceux-ci "n'affectent pas la capacité d'investissement" du groupe dans l'automobile.

En somme, il s'agissait pour la direction de la marque au losange de rassurer ses collaborateurs sur la nature et le périmètre de ce partenariat avec la DGA. Des interrogations nées d'une déclaration d'un certain Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, qui avait en juin dernier fait part de sa volonté de lancer "un partenariat complètement inédit où une grande entreprise produisant des voitures françaises (…) va s'allier à une PME de défense française pour armer des lignes de production en Ukraine". Notons par ailleurs que, contrairement à ce que cette sortie a pu laisser penser et à ce qui a été écrit dans la presse juste avant l’été, il n’est en aucun cas question que le constructeur installe des lignes de production en Ukraine : les usines mises à contribution seront ses usines françaises.

Un mouvement engagé dans toute l'Europe

La direction du constructeur prend également le soin de préciser qu'en aucun cas Renault "ne vise à devenir un acteur majeur de la défense". Le groupe rappelle aussi dans le message adressé à ses salariés qu'aux quatre coins du Vieux continent, les acteurs industriels européens se réorientent vers l'armement. La persistance, pour ne pas dire l’aggravation, de la menace russe, les rodomontades de Donald Trump envers les membres de l'OTAN et les incertitudes quant à la solidité de l'alliance avec l'Oncle Sam sont passées par là.

Ainsi, en Allemagne, une usine du fabricant de trains Alstom a été reprise par le franco-allemand KNDS afin d'y assembler des véhicules blindés. Toujours outre-Rhin, la famille possédant la marque Porsche a, en août dernier, annoncé son intention de se diversifier dans le secteur de la défense ; tout comme Volkswagen, qui étudierait la reprise de son usine d'Osnabrück par le géant de l'armement Rheinmetall. En France aussi, la Fonderie de Bretagne, rachetée cette année par Europlasma, va fabriquer des obus. En Belgique, le ministre de la Défense a évoqué la possibilité de convertir le site Audi de Bruxelles en usine de blindés. En Italie, Fiat, Iveco et Leonardo seraient eux aussi sur les rails. Le mouvement semble engagé dans toute l'Europe.

Une bouffée d'air pour un secteur automobile européen à la peine ?

Et ce pour de bonnes raisons : militaires et sécuritaires, certes ; mais, au moins autant, économiques. Le secteur automobile européen peine en effet à se relever des crises successives (Covid, semi-conducteurs, guerre en Ukraine) et fait face à la concurrence acharnée des constructeurs chinois. En Allemagne, où des centaines d'entreprises du secteur – et leurs sous-traitants – ont mis la clé sous la porte, la transition vers l'industrie de défense est ainsi vue par certains industriels comme une planche de salut ; quitte à remiser le pacifisme hérité de 1945.

Pourtant, dans l’ensemble, Outre-Rhin comme dans l'Hexagone, les capitaines d'industrie ont conscience que si travailler avec les armées s'inscrit dans une longue tradition, négocier un tel virage demeure délicat. Et qu'aucun miracle n'est à attendre sur le front de l'emploi : "l'emploi va augmenter dans le secteur de l'armement", a concédé cet été le vice-président du puissant syndicat allemand IG Metall, « mais cela ne compensera pas, loin s'en faut, les pertes éventuelles dans l'automobile et la construction de machines. Nous devons stabiliser ces secteurs ».

Renault résiste sur un marché européen en berne

Comme ses concurrents français et européens, Renault ne va donc pas, du jour au lendemain, transformer son modèle de fond en comble ; il s'agit, pour la marque au losange, d'abord et avant tout de répondre à une demande du gouvernement. Au contraire de ses concurrents en revanche, Renault résiste mieux : au terme du premier semestre 2025, le groupe automobile a enregistré une hausse de ses ventes globales de +1,3%, et même de +5,4% en Europe sur un marché des véhicules particuliers en baisse de 1%. Sur la même période, Stellantis a essuyé plus de deux milliards d'euros de perte nette.