Le domaine de l’éducation n’est pas épargné par les fluctuations de l’économie. D’abord parce que les secteurs pour lesquels sont formés les étudiants peuvent se tendre, ensuite parce que l’éducation est également un business en soi. Retour avec Karim Khenissi, fondateur de l’Esma (École supérieure des métiers artistiques), sur les challenges que rencontre la formation dans l’industrie de l’animation.
Karim Khenissi (Esma) : "Aucune école ne peut réguler les inscriptions en fonction d’un contexte économique"
Décideurs. Comment se porte l’industrie de l’animation ?
Karim Khenissi. Depuis deux ans et demi, le secteur de l’animation et des jeux vidéo connaît une période difficile. De grands donneurs d’ordres comme Disney, Amazon, Netflix ou Canal+ ont développé leurs plateformes VOD, créant une concurrence très forte. Les contrats signés avec leurs prestataires pour la réalisation de films ou de séries n’incluaient souvent pas de clause d’indexation des tarifs à hauteur de l’inflation que nous avons connue. Or, la guerre en Ukraine a entraîné une hausse des coûts, notamment des salaires, ce qui a mis certains prestataires en difficulté. En parallèle, la compétition entre donneurs d’ordres a poussé les rémunérations : en sortant d’école, nos étudiants gagnaient aux alentours de 38 000 euros brut par an, contre 50, voire 60 000 euros récemment. Tout le monde a fait ses comptes et a vu l’incohérence. À cela se sont ajoutées en 2023 la grève des scénaristes, puis celle des acteurs, à Hollywood, qui ont entraîné des retards dans les projets. On s’est retrouvé avec un marché au ralenti, voire à l’arrêt. Désormais, il redémarre.
Vous êtes aussi exposé au marché de l’éducation. Dans quelle dynamique est-il ?
Les fonds d’investissement sont présents depuis plusieurs années dans l’éducation – ils sont de plus en plus nombreux et parfois de taille importante. Leurs prises de participations dans les établissements de formation sont faites à des prix délirants, encouragés par le Covid, qui a montré que ce secteur est stable et protégé du contexte économique général. En outre, le marché était sous-dimensionné, avec une offre insuffisante dans le privé face à la demande. Résultat, alors qu’une grande ville comptait quelques écoles dans l’art ou le commerce, elle en accueille désormais plusieurs dizaines, ce qui est beaucoup. Les choix politiques jouent aussi : les vannes ont été ouvertes sur l’apprentissage et ont dopé la croissance de certains établissements. Mais finalement, les coups de rabot annoncés vont impacter ces écoles très exposées à l’apprentissage. Enfin, le ralentissement économique global influe sur les embauches en sortie d’école : après cinq années d’études, 81 % de nos étudiants sont recrutés dans les six mois suivant leur sortie. C’est un bon chiffre, mais pendant des années, dans la section cinéma d’animation 3D par exemple, pour 220 diplômés, il y avait entre 1 100 et 1 200 offres d’emplois.
"Tous les dix ou douze ans, il y a une période difficile"
Devez-vous anticiper le nombre d’étudiants en fonction des cycles de marché ?
Un cycle de formation dure cinq ans : les personnes qui démarrent cette année seront diplômées en 2030. Il peut se passer énormément de choses dans un secteur, et aucune école ou université ne peut réguler les inscriptions en fonction d’un contexte économique évolutif.
Votre secteur est-il touché par l’incertitude aujourd’hui ou de manière plus générale ?
Je n’utiliserais pas le terme d’incertitude, mais plutôt celui de cycle. Tous les dix ou douze ans, il y a une période difficile. Le marché passe par une montée de fièvre, se soigne puis redémarre. On l’a dit, la production a connu une hausse délirante des salaires et des dépenses, ce qui annonçait les difficultés. La guerre en Ukraine, élément exogène, et les grèves ont allumé la mèche. Ces phénomènes concourent à une régulation après une période qui n’était pas saine, sans que cela soit propre à ce secteur. Nous restons malgré tout porteurs : les fondamentaux sont là, les gens vont continuer à regarder des séries, des films, des pubs… et l’Esma sera là pour former au mieux les talents de demain.
Propos recueillis par Olivia Vignaud