En juillet, le cabinet de recrutement Robert Half publiait une étude sur les transformations à l’œuvre au sein des Comex afin d’identifier les leviers d’action à court terme pour rester compétitif. Les directeurs de la transformation et de l’innovation joueront un rôle clé.

ChatGPT n’est que la partie émergée de l’iceberg en matière de transformation numérique – voire de transformation tout court – des entreprises. La progression rapide des innovations émergentes oblige les sociétés à s’adapter en permanence, et ce, sur la majorité des plans : RH, infrastructures, produits, commercial… Dès lors, les postes de directeur de l’innovation ou de la transformation numérique vont devenir incontournables dans les prochaines années. Ces fonctions sont même appelées à se retrouver au sommet, en faisant peu à peu leur entrée au sein des comités exécutifs. Ce constat est dressé dans une étude publiée en juillet, portant sur les Comex d’ici à 2035, et menée par le cabinet Robert Half auprès de dirigeants d’entreprise et de fonds européens.

Un train d'avance

Parmi les chiffres qui mettent en lumière l’importance de ces changements : 60 % des dirigeants européens estiment que la transformation des compétences sera déterminante pour rester compétitif à dix ans. Par ailleurs, 32 % des grandes entreprises jugent leur infrastructure IT inadaptée aux enjeux futurs. D’où l’intérêt d’aborder ces problématiques le plus en amont possible. "Ceux qui prendront le train en marche perdront une avance concurrentielle", estime Fabrice Coudray, directeur executive search chez Robert Half.

Les sociétés déjà à la traîne savent souvent que leur retard en matière d’innovation va constituer un frein et qu’elles doivent agir vite. La prise de conscience peut en revanche s’avérer plus compliquée pour les entreprises qui ont le vent en poupe. "Dans les ETI en forte croissance, il n’est pas naturel, voire irritant, pour certains dirigeants de remettre en question leurs méthodes et leurs pratiques jusqu’à présent synonymes de réussite, pour entrer dans un nouveau processus décisionnel et stratégique", explique Sophie Hauret, également directrice executive search chez Robert Half.

Sang neuf

Pourtant, les entreprises ont toujours dû se transformer, notamment dans le digital. Alors pourquoi l’adaptation nécessiterait-elle maintenant de s’y prendre autrement ? Pour les experts de Robert Half, les profils recherchés il y a encore quelques années venaient des sociétés elles-mêmes. Étaient généralement promues des personnes des équipes IT pour mener à bien un projet, tel que la digitalisation de la relation client. La mobilité interne suffisait dans de nombreux cas pour répondre aux nouvelles missions. Désormais, "la transformation consiste en la revue intégrale des processus, la mise en place du lean management, l’amélioration en continu. Cela requiert un état d’esprit et des collaborateurs différents", souligne Fabrice Coudray.

32 % des grandes entreprises jugent leur infrastructure IT inadaptée aux enjeux à venir

C’est pourquoi "le rôle du chasseur de têtes est crucial pour identifier des profils qui proposeront un regard neuf sur l’entreprise et qui suggéreront des alternatives susceptibles de faire tomber le système en place", prédit Sophie Hauret. Généralement diplômés de grandes écoles avec des formations qui donnent une vision large de l’entreprise, ils peuvent être passés par des cabinets de conseil leur ayant appris l’agilité. "Comme ce sont des profils de haut niveau, ils se font rares", résume Sophie Hauret. Aux professionnels du recrutement de déterminer si les candidats partagent l’ADN de l’entreprise, s’ils s’engageront durablement et s’ils disposent des soft skills suffisantes pour inciter l’ensemble des équipes à avancer dans la bonne direction.

Travail d'équipe

Les directeurs de la transformation doivent être soutenus par leur direction générale, puisque les transformations peuvent toucher à toute l’entreprise. Ce qui n’empêche pas les patrons de demander des effets sur le court terme de manière à être rassurés. "Lorsque les dirigeants voient ce sujet d’un oeil méfiant, il est important qu’ils obtiennent des résultats rapidement", note Fabrice Coudray. Si les spécialistes de l’innovation ne peuvent pas tout changer d’un coup, ils sont appelés à déterminer les priorités et lancer les premiers changements avec des équipes motivées qui auront des impacts concrets.

capture comex

Au sein des comités de direction, ils travailleront en collaboration avec d’autres fonctions, comme les RH, qui seront un pilier essentiel pour les transformations. "Plus d’un tiers des sociétés investissent dans les compétences du futur et les capacités de leadership interne", précise l’étude. À noter également que 58 % des entreprises s’inquiètent de ne pas réussir à identifier les bons talents pour piloter leur entreprise dans dix ans. D’où l’intérêt de commencer à distinguer dès maintenant les n-1 ou n-2 des membres du comité exécutif capables un jour de les remplacer et disposant des qualités attendues.

Fonctions incontournables

"Les fonctions existantes, notamment le directeur de la communication, le directeur des ressources humaines ainsi que le directeur des opérations, joueront un rôle encore plus fondamental. Ces trois postes se nourrissent des liens entre les individus et mettent en lumière l’aspect relationnel entre les dirigeants et les employés", est-il écrit dans l’étude. La fonction de chief of staff est appelée à se renforcer et pourrait faire son entrée au Comex. Ce poste, qui émerge depuis quelques années, apporte au directeur général une vision horizontale de l’entreprise, lui qui ne peut pas toujours tout voir. "Les chiefs of staff connaissent l’intégralité des membres du comité de direction, explique Fabrice Coudray. Ils mettent en avant le fait que les entreprises ne peuvent plus être silotées. Celles qui le sont encore prennent du retard."

Plus d’un tiers des sociétés investissent dans les compétences du futur et les capacités de leadership interne

Le développement durable va s’affirmer également au sein des comités de direction. Les entreprises qui ne s’y intéresseront qu’en surface perdront des clients, des investisseurs et des collaborateurs. "Même si les contraintes européennes se sont assouplies, les dirigeants doivent avoir les notions d’ESG chevillées au corps", insiste Fabrice Coudray. D’où une présence accrue des directeurs RSE dans les Comex.

Changement de nature

"Le profil des membres du comité de direction va évoluer, estime Sophie Hauret. Il ne s’agira pas d’être juste un expert dans son métier, mais de porter un regard holistique sur l’entreprise et de s’approprier les enjeux en matière de business et d’innovation. Ceux qui n’auront pas cette appétence ne trouveront pas leur place dans le comité de direction de demain." Leurs complémentarités seront également un atout indispensable. Fabrice Coudray conclut : "Peut-être que la direction générale sera moins incarnée par une personne que par le comité de direction qui donnera le cap dans une démarche un peu plus holistique." Même si les entreprises auront toujours besoin d’un leader fort, capable de trancher, le travail collectif sera de plus en plus nécessaire dans ce monde de plus en plus complexe.

Olivia Vignaud