Alors que se multiplient les tentatives d’ingérence informationnelle étrangères, que la lecture de la presse papier décline inexorablement, et que montent en puissance des médias d’opinion polarisés de part et d’autre du spectre politique, le nouveau patron de BFM et RMC, Rodolphe Saadé, a plaidé à la tribune des Rencontres Internationales des Médias (RIM) en faveur d'une information équilibrée, jouant son rôle d’éclairage du débat démocratique. En assumant pleinement la responsabilité de patron de presse.

Les médias jouent un rôle de premier plan dans le bon fonctionnement d'une démocratie. Ce sont eux qui renseignent les citoyens et leur donnent accès à une diversité d'opinions, notamment politiques. Ils exercent ainsi une fonction prépondérante dans la participation des citoyens aux processus démocratiques. Pour preuve, comme le relève l'économiste Julia Cagé dans son ouvrage Médias et démocratie, "la probabilité que les individus votent augmente s'ils sont mieux informés".

Du rôle des médias en démocratie

Traditionnellement perçus comme un quatrième pouvoir face au monde politique, les médias contribuent donc à diffuser une forme de culture et des connaissance collectives, qui façonnent le rapport au monde d'une société et le lien social. Un idéal aujourd’hui mis à mal par une fragilité économique qui favorise les logiques de rentabilité à court terme, mais aussi par l’irruption des plateformes numériques, qui obèrent la capacité des médias traditionnels à remplir cette mission. Les Français ne sont pas dupes de ces bouleversements, eux dont les deux tiers (62%) disent, d'après un baromètre La Croix/Verian/La Poste de janvier 2025, ne plus faire confiance aux médias pour les informer.

Et pour cause : selon la revue Regards croisés sur l’économie, les considérations commerciales encouragent certains médias à rechercher le sensationnalisme, l’émotion ou l’indignation permanentes, au détriment de l’investigation, de la nuance et de l’intérêt général. Une quête du "buzz" que la journaliste Léa Salamé assumait pleinement au micro de Konbini en avril 2023, dans une sortie qui lui a, depuis, été reprochée par une partie de la profession : "Peu importe la question, peu importe la réponse. Il faut qu’il y ait un moment. Moi, mon obsession le matin sur Inter, (…) c’est qu’il y ait un moment. Ce n’est pas d’aller chercher, déceler la vérité".

Aux RIM, Rodolphe Saadé s'engage pour une information fiable et pluraliste

Or, bien plus que de simples caisses de résonance de la "société du spectacle" théorisée par Guy Debord, les médias doivent contribuer "à la façon dont une société se regarde, se comprend, débat et évolue". L’analyse n’est pas de la plume d’un philosophe ni d’un expert du journalisme, mais de Rodolphe Saadé. Le patron de l’armateur CMA CGM, qui a racheté il y a un an BFM et RMC, s’exprimait à la tribune des Rencontres internationales des médias (RIM), dont la seconde édition se tenait à Marseille le 3 juillet. Informer est" une responsabilité lourde", a martelé le dirigeant, selon qui « de cette responsabilité dépend notre capacité à vivre ensemble ».

Et Rodolphe Saadé de se présenter comme le garant d’une "information pluraliste, fiable, lisible (et) équilibrée" qui permette d’"éclairer sans attiser les clivages (et) de comprendre avec nuance". Celui qui est également propriétaire du quotidien La Provence s’est posé en contre-pied "des bulles informationnelles qui enferment chacun dans ses certitudes (…), où seules les positions extrêmes trouvent un écho et où le débat devient systématiquement affrontement". "Cette responsabilité démocratique, je la prends pleinement", a-t-il encore lancé.

Une démocratie menacée par l’info-spectacle ?

"Ne cédons pas aux peurs de court terme", a conclu le chef d’entreprise, dans une critique à peine voilée de certaines pratiques éditoriales fondées sur la provocation ou la surenchère polémique. Des méthodes qui, si elles rencontrent un succès d’audience, posent question quant à leur impact sur la qualité du débat public. La montée en puissance de chaînes d’information et de créateurs de contenus digitaux privilégiant la controverse et la simplification à outrance illustre cette dérive. De plus en plus, l’économie de l’attention prime sur la mission d’intérêt général, reléguant au second plan la recherche de vérité.

Reprenant à son compte le philosophe néerlandais Bart Brandsma, inventeur du concept de polarisation, le co-directeur de l'Observatoire des médias Fabrice Février rappelle que "pour fonctionner, la polarisation a un besoin permanent de carburant : les dynamiques émotionnelles. Ce qui explique que l’argumentation factuelle ou rationnelle a peu d’effet". En 2022 déjà, l'ancien président de Reporters sans frontières, Christophe Deloire, estimait que "la polarisation des médias, engagée pour des raisons économiques de course à l'audience, a eu des effets sur la polarisation de la société et finalement celle de la politique".

Une forme de partition émergera-t-elle à l’avenir entre, d’un côté, les médias privilégiant des opinions (de part et d’autre de l’échiquier politique), et de l’autre, une presse attachée aux valeurs de pluralisme, d’ouverture et de fidélité aux faits ? Dans ce monde de plus en plus "fragmenté", a aussi lancé Rodolphe Saadé à la tribune des RIM, "nous avons plus que jamais besoin de compréhension et de dialogue". Et le nouveau magnat des médias français d’appeler, "face à la tentation de la polémique permanente", à "relier les mondes". Sera-t-il entendu ?