Créé en 1917 notamment par le comte Marc de Beaumont, le Maréchal Foch et Henri de Rothschild, l’Interallié compte aujourd’hui 3 600 membres. Son président revient pour Décideurs sur "l’esprit" du Cercle qui n’est pas, selon lui, un lieu de pouvoir.

Décideurs. L’Interallié est-il est un lieu de pouvoir ?

Denis de Kergorlay. Je ne le considère pas comme un lieu de pouvoir. Il est souvent vu comme une évidence que les cercles en sont. Cela est probablement dû au fait qu’il y a une sélection à l’entrée. De l’extérieur, les gens peuvent se dire que les membres sont des personnes importantes, donc qu’il s’agit de lieux d’échanges entre hommes d’affaires et décideurs politiques. Je laisserai le Travellers, le Polo de Paris ou l’Automobile Club se définir eux-mêmes, mais ce n’est pas une description adéquate pour l’Interallié. Ils sont en réalité des lieux de "vivre ensemble". L’Interallié est spontanément dépeint par ses membres comme une "deuxième maison". Ils y célèbrent des événements familiaux heureux, comme les baptêmes, les mariages, voire une remise de décoration. Ils partagent une intimité et un lien affectif avec le personnel, lequel, souvent, y reste jusqu’à la retraite justement car l’atmosphère est familiale. Les amateurs de bridge, d’échecs, de billard ou les amateurs de bonne cuisine se retrouvent autour de leurs passions ou goûts communs. Il n’est pas interdit de soigner ses relations, mais quelqu’un qui entrerait dans le Cercle uniquement pour gérer sa carrière ou servir ses ambitions ne partagerait pas "l’esprit Interallié".

Comment vous assurez-vous que cet esprit est respecté ?

Comme nous comptons 3 600 membres, nous ne pouvons faire voter tout le monde pour l’admission de nouveaux candidats, a contrario d’un club comme le Jockey, qui en a entre 1 200 et 1 300. Les cercles fonctionnent par parrainage, généralement au nombre de deux pour un candidat. Les parrains sont un peu les garants de leur moralité, de leur désintéressement. Leur sincérité est notre meilleure garantie. Une fois les deux parrains identifiés et leur lettre rédigée, les candidats passent devant un jury de trois personnes pour un entretien d’une vingtaine de minutes. Le jury s’assure entre autres que ceux qui aspirent à entrer au Cercle connaissent vraiment les personnes qui les recommandent. La commission est ensuite élargie afin de délibérer. Une fois le dossier complet, les noms sont affichés. Il est rare que des membres s’opposent à des adhésions, mais cela arrive. Cette année, nous avons été avertis sur trois candidats. L’un d’eux a été refusé. Cela avait également été le cas pour Éric Zemmour, par exemple.

Quelle est la typologie des membres ?

Nous réunissons un certain nombre de cadres de sociétés, beaucoup d’avocats, des financiers, des journalistes et des hauts fonctionnaires. Nous acceptons sur dossier les ambassadeurs étrangers en France ainsi que les ambassadeurs français. Autre catégorie que nous privilégions : les officiers généraux de l’armée française. Jusqu’en 2011, nous en avions assez peu. Nous avons réajusté nos prix pour les rendre plus accessibles. Ce qui a rendu le Cercle plus attractif pour les officiers généraux.

"Quelqu’un qui entrerait dans le Cercle uniquement pour gérer sa carrière ou servir ses ambitions ne partagerait pas 'l’esprit l’Interallié'"

Quelle est la place des jeunes ?

Je me réjouis que le Cercle Interallié attire de plus en plus de jeunes membres. Très souvent les gens entrent dans les cercles à la retraite, car ils ont plus de temps. Les enfants de nos membres peuvent venir déjeuner en week-end à partir de huit ans et profiter du complexe sportif de 12 à 24 ans. Ensuite, ils doivent déposer une candidature pour continuer à utiliser les installations. Nous avons supprimé les droits d’entrée, d’un montant de 5 000 euros, jusqu’à l’âge de 35 ans et également diminué la cotisation annuelle. L’Interallié regroupe des normaliens, des HEC, des énarques… Le spectre est assez large. Un et une de nos jeunes membres très motivés s’occupent d’organiser des événements, tels que des afterworks pour eux, et cela fonctionne très bien.

Comment êtes-vous entré à l’Interallié ?

Mon histoire touche à l’histoire du Cercle de manière plus générale. À la fin des années 1960, le cercle vieillissait. Le comte Jean de Beaumont, fils de l’un des fondateurs, avait cette formule : "Le Cercle se regarde vieillir." À l’époque de mai 68 la jeunesse ne s’intéressait plus à ces institutions. Le président, le prince Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, a alors pris l’initiative de créer un ensemble sportif. Le projet choisi pour la piscine a permis à celle-ci d’être au sous-sol tout en ayant une vue magnifique sur le jardin, mais ce projet a mis financièrement le Cercle en difficulté. Son successeur, Jean de Beaumont, s’est montré très habile. Il a proposé à un autre cercle en difficulté, qui avait perdu son immeuble, le Nouveau Cercle, d’utiliser un de nos étages qui était à rénover car laissé à l’abandon depuis le départ des Allemands. L’accord prévoyait qu’ils puissent garder le mode de recrutement de leurs membres, par scrutin. Les nouveaux membres devenaient automatiquement membres de l’Interallié. Le fils du président du Nouveau Cercle de l’époque est allé à la rencontre des jeunes générations. C’est dans ce cadre que j’ai rejoint les deux cercles à 35 ans.

Pourquoi l’Interallié est-il l’un des rares clubs à accepter les femmes en tant que membres ?

C’est dans notre ADN. Le Cercle a été créé en 1917 notamment par le comte Marc de Beaumont, le Maréchal Foch et Henri de Rothschild, le propriétaire des lieux, pour gagner la guerre. Il permettait aux diplomates et militaires de se rencontrer. En 1920, Henri de Rothschild cède aux autres fondateurs du Cercle l’immeuble pour un montant très amical. Une très jolie histoire, qui n’a été pas écrite mais tout à fait vraisemblable, raconte que l’épouse du Maréchal Foch aurait dit à son mari : "Vous n’allez pas créer un énième cercle réservé aux hommes, quand on voit le rôle joué par les femmes pendant la guerre !" Les femmes ont obtenu le statut de membres associées qui n’incluait pas de droit de vote, puisqu’il n’existait pas encore en France. Il a été établi un Comité des Dames auquel appartenaient la Reine d’Angleterre, la Reine des Belges, la Reine d’Italie et encore l’épouse du président du Conseil, Mme Alexandre Millerand. Quand je suis arrivé à la présidence en 2009, j’ai voulu adapter nos institutions et donner enfin aux membres féminins le même droit de vote que les hommes dès 2015.

Pourquoi les autres cercles ne le font-ils pas ?

Nous, c’est dans notre ADN. Mais un club réservé aux hommes depuis toujours, peu connecté au monde du business, où les membres partagent le goût de vivre ensemble, tel que le Jockey Club, n’ont pas envie de changer. On peut le comprendre, cela va avec le côté "old fashioned". Les épouses du Jockey Club sont néanmoins très satisfaites d’être reçues en tant qu’invitées. Au Travellers, on aime bien se retrouver entre hommes. Pour l’Auto, c’est plus étonnant, car ce cercle est davantage lié au monde de l’entreprise. On y retrouve en nombre des dirigeants. Or, il y a de plus en plus de femmes chefs d’entreprise. En revanche, le Polo de Paris est un "cercle de familles". On y retrouve parents et enfants.

Qu’est-ce qui différencie l’Interallié d’autres cercles ?

Chaque cercle a une sociologie bien distincte puisque les motivations pour y entrer sont différentes. Le Jockey reste largement aristocratique même s’il n’est pas une antichambre de l’ANF (Association de la noblesse française). L’Interallié est moins ciblé de ce point de vue. Je fais moi-même partie des deux Cercles, même si je me consacre à l’Interallié. Il y a des activités qui se font entre cercles, telles que les rallyes de voitures anciennes ou les compétitions dans le domaine de la voile. J’encourage ces liens.

"Chaque cercle a une sociologie bien distincte puisque les motivations pour y rentrer sont différentes"

Vous accueillez les dîners mensuels du Siècle. Pourquoi ?

L’Interallié a pour tradition d’accueillir d’autres cercles. C’est le cas du Siècle ou encore de la French American Foundation. Le Siècle a été créé après la Seconde Guerre mondiale, avec un objectif assez proche du nôtre, à savoir créer des liens entre les dirigeants publics et privés. Le Siècle n’a jamais eu de locaux. Il a été hébergé par le Nouveau Cercle, puis par l’Automobile Club. À leur demande, nous les avons reçus à partir de 2013. Tous les mois, environ 300 personnes se réunissent dans nos salons. Je ne suis pas membre mais ils ont la courtoisie de m’y inviter.

Le Siècle est-il un cercle de pouvoir ?

Je le pense. On ne candidate pas au Siècle, c’est le Siècle qui vient vous chercher. Quand à 30 ou 40 ans on s’entend dire "on aimerait vous avoir parmi nous", c’est que vous avez atteint un certain niveau d’influence ou de notoriété… On y retrouve des personnes de 30 à 75 ans qui dirigent la France toutes tendances confondues, même si les extrêmes, je crois, n’y sont pas conviés.

Quel est votre rôle en tant que président ?

Un jour une amie a répondu à ma place à un jeune enfant qui me posait la question de ce que je faisais à l’Interallié par cette phrase : "Denis est un maître de maison". J’ai trouvé la formule bien trouvée. L’art de recevoir est typique des cercles. J’essaie d’avoir l’œil à tout.

À quoi servent les cercles ?

Les cercles sont une expression de la vie démocratique. Ce n’est pas par hasard qu’ils soient nés d’abord dans les pays anglosaxons. Dans l’un de nos salons se trouve un tableau nommé "Le rayonnement de l’Interallié", qui date de 1926. On y voit les liens entre notre cercle et d’autres clubs anglais, australiens, japonais, européens ou encore d’Amérique du Nord et d’Amérique latine. Les cercles en France sont aujourd’hui peu nombreux par rapport à l’Angleterre et aux États-Unis, aussi il est important qu’ils cultivent d’excellentes relations entre eux. Les cercles perpétuent des traditions et un art de vivre. S’y expriment des valeurs telles que la courtoisie, l’attention aux autres et la bienveillance. Ils permettent à des personnes de partager des connaissances, des idées et d’y nouer des amitiés.

Propos recueillis par Olivia Vignaud