Hugues Le Bret est l’auteur d’un récent ouvrage dans lequel il raconte sa traversée des Pyrénées en solitaire. Ancien PDG de Boursorama, l’actuel président du conseil de surveillance de Nickel, banque comptant 4,3 millions d’utilisateurs, revient sur la manière dont la montagne peut aider à mieux manager et mieux diriger.
Hugues Le Bret (Nickel): "Savoir se déconnecter est un levier de performance"
Décideurs Magazine. Le chemin de soi est une sorte de métaphore filée. Pour vous, des semaines en montagne ressemblent à une vie professionnelle…
Hugues Le Bret. Tout à fait. Mon périple de six semaines a été fait de hauts et de bas, de moments de doutes et de joie, de montées difficiles, de passage de cols récompensés par des moments d’euphorie, d’adret et d’ubac, d’intempéries puis de beau temps. C’est exactement la même chose pour le quotidien d’un dirigeant d’entreprise. Dans le livre, j’essaie de lier les deux aspects.
Votre passion pour les sommets a-t-elle un impact sur la manière dont vous managez ?
Hugues Le Bret. Au cours de ma vie professionnelle, j’ai noté que c’est en marchant dans la nature que les idées sont les plus claires, les échanges les plus constructifs. Depuis plusieurs années, j’ai toujours eu pour habitude d’organiser le point hebdomadaire avec mon DG ou mes deux associés non pas dans une salle de réunion à notre siège de Charenton-le-Pont mais au cours d’une marche dans le bois de Vincennes. Ce n’est pas une idée nouvelle. François Mitterrand faisait ses réunions avec son ministre des Affaires étrangères Roland Dumas en marchant.
Quelles autres pratiques issues de l’univers de la montagne avez-vous importées dans votre manière de diriger ?
Lors de randonnées longues de plusieurs jours, voire plusieurs semaines, certains sont habitués à faire route commune, à se retrouver le soir. Très vite, nous nous tutoyons, nous appelons par nos prénoms, ce qui est institutionnalisé chez Nickel. Mais lorsque vient le moment de parler de notre métier, d’évoquer notre statut social, une distance se crée et peut, de manière involontaire, instaurer une distance.
"Je tente de gommer l'image de chef inaccessible. Mon modèle est la tablée de refuge"
C’est en cassant cette barrière sociale, cette structure pyramidale que les échanges sont les plus riches et que les meilleures idées se déploient. Pour les favoriser, j'ai toujours organisé une fois par mois un café corner au siège du groupe. Vient qui veut, on discute de ce que l’on souhaite, nous apprenons à mieux nous connaître, je tente de gommer l’image de chef inaccessible. Mon modèle est la tablée de refuge.
Beaucoup de dirigeants pensent qu’ils doivent toujours rester joignables et connectés. Selon vous, c’est une erreur. Pourquoi ?
Parce que cela l’incite à micro manager, ce qui n’est pas son rôle. Il peut donc se perdre dans des détails et négliger des dossiers clés, se retrouver à regarder sa messagerie en permanence de peur de rater quelque chose. Or, la plus-value d’un dirigeant, c’est de savoir prendre de la hauteur. Dans mon cas, il s’agit de définir et superviser la stratégie, valider les grandes nominations, m’occuper de questions liées au risque ou à la conformité…
Évidemment, un dirigeant doit énormément travailler et n’est pas soumis à des horaires fixes. Mais pas question de "contaminer les autres". Pour ma part, je mets un point d’honneur à ne pas écrire à mes collaborateurs avant 8 h 30, après 19 h 30 et le week-end, quitte à programmer les mails en amont. Le non-respect du droit à la déconnexion démotive les collaborateurs.
Vous présidez le conseil de surveillance d’une banque. Comment avez-vous géré ces six semaines coupées du monde ?
Durant mon périple, mon téléphone est toujours resté en mode avion, hormis dans les refuges pour télécharger des cartes, envoyer des photos à mes proches. Je n’ai pas consulté ma boîte professionnelle, n’ai pas suivi l’actualité. Pour autant, tout le retard se rattrape très rapidement et il s’avère que savoir faire le vide et se déconnecter est un levier de performance.
Vous incitez donc les dirigeants à prendre du temps pour eux en montagne ?
Oui, vivement. J’ai la chance d’être membre du conseil d’administration de sept sociétés et je suggère bien souvent aux dirigeants de prendre au moins deux jours et une nuit pour marcher, faire le vide. C’est un moment d’effort et de bien-être qui permet de faire le vide après une phase de stress.
Au moment de l’affaire Jérôme Kerviel en 2008, j’étais directeur de la communication de la Société générale et durant six semaines, le quotidien était particulièrement rude. Je me suis reconstruit en partant seul pour deux semaines dans le massif de la Vanoise.
Vous écrivez que la randonnée est utile à l’économie ?
C’est bien possible. Cette activité est du reste largement popularisée puisque 27 millions de Français déclarent la pratiquer et notre pays compte 240 000 kilomètres de sentiers. Les entreprises pourraient subventionner leur entretien, ce serait une forme de RSE intéressante…
"Le quotidien de notre pays n'a rien à voir avec ce qui est dépeint dans la plupart des médias"
Les services de Nickel sont présents chez les buralistes, notamment dans les lieux que le géographe Christophe Guilluy appelle « la France périphérique ». Vos longues pérégrinations vous permettent-elles de mieux connaître votre marché ?
Oui. Plus que de la connaissance, le fait de sortir des grandes villes rend plus optimiste. En traversant des villages, on constate à quel point les Français sont créatifs, dynamiques, attachés au débat. Certes, je ne nie pas les difficultés, mais le quotidien de notre pays n’a rien à voir avec ce qui est dépeint dans la plupart des médias.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz,
Un patron sur les sentiers
Journaliste économique, communicant, directeur de la communication de la Société générale, président de Boursorama cofondateur de la banque Nickel dont il dirige le conseil de surveillance : Même si elle a connu des hauts et des bas, la carrière d’Hugues Le Bret est impressionnante. L’une des recettes de son succès ? Savoir se déconnecter, notamment en randonnant de longues journées en montagne. Récemment, il a passé six semaines à traverser les Pyrénées d’ouest en est. Dans Le chemin de soi, il revient sur son périple, ses efforts quotidiens et ses rencontres.
Pays basque resté authentique malgré le tourisme, Ariège isolée et contestataire, Catalogne française asséchée, hameaux tantôt dynamisés par le tourisme et l’agriculture, tantôt en proie à l’exode rural, mines abandonnées, stations de ski en jachère durant l’été, nature omniprésente… Hugues Le Bret livre au lecteur un récit de voyage qui n’a rien à envier aux meilleurs auteurs du genre.
Le chemin de soi. Une traversée des Pyrénées par le GR10, de Hugues Le Bret, Les Arènes, 18 euros, 261 pages
