Décideurs Magazine est parti à la rencontre d’Arthur Dreyfuss. Retour sur un parcours hors du commun qui a amené un simple conseiller ministériel à diriger des sociétés comme SFR, BFM TV puis l’intégralité d’Altice France. L'homme d'affaires se retrouve en première ligne pour défendre les intérêt de l'opérateur téléphonique. Pas une mince affaire...
Arthur Dreyfuss, le discret patron d’Altice France
Arthur Dreyfuss fait partie du cercle très fermé des grands patrons français. Pourtant, il reste peu connu de ses pairs et du grand public. La faute à une allergie à la presse, à du snobisme ou à un peu de misanthropie ? Pas le moins du monde. "Je ne parle pas de ma personnalité aux médias, car cela a peu d’intérêt pour le grand public. J’ai grandi en province, j’ai les mêmes amis depuis mon adolescence, je regarde le foot à la télé, skie, lis un peu, j’essaie d’emmener au maximum mes trois enfants à l’école, je n’ai aucun snobisme, ne fais partie d’aucun cercle", estime celui qui se définit comme un "homme normal".
Mais est-on vraiment "normal" lorsque l’on a dirigé des sociétés comme SFR, BFM TV ou le groupe Altice France à moins de 40 ans ? Pas vraiment. Reste à connaître le secret de la réussite d’Arthur Dreyfuss. Rendez-vous est pris au siège social d’Altice France situé à côté du site Balard qui accueille le ministère des Armées. En voyant le carnet dont les notes serviront à rédiger l’article, Arthur Dreyfuss glisse qu’il a "l’impression d’être chez un psy". Pas de quoi le rebuter puisque la "consultation" durera près de deux heures.
Sous les ors de la République
La trajectoire fulgurante du natif de Grenoble commence en 2006. Alors que le chiraquisme vit ses dernières heures, Arthur Dreyfuss, étudiant en droit, commence sa première expérience en cabinet comme stagiaire au cabinet du ministre des Transports Dominique Perben. Les concernés vous le diront : le cab, ça passe ou ça casse. Pour lui, ça passe !
Il poursuit l’aventure après l’élection de Nicolas Sarkozy. De 2007 à 2011, il fait partie, aux côtés de celui qui deviendra un de ses proches amis, Guillaume Didier, des équipes de Rachida Dati à la Justice, puis de Michèle Alliot-Marie aux Affaires étrangères. Mais patatras, début 2011, cette responsable expérimentée commet une bourde qui lui coûtera son poste. Alors que le peuple tunisien se révolte contre le président Ben Ali, elle propose de mettre au service du dictateur "le savoir-faire de nos forces de sécurité". Pour Arthur Dreyfuss, c’est l’occasion de donner un nouvel élan à sa carrière.
Patrick Drahi, la rencontre d’une vie
Comme de nombreux jeunes conseillers ministériels, il trouve un poste de consultant chez Havas aux côtés de Stéphane Fouks. À 26 ans, il est amené à travailler sur la stratégie de communication de célébrités du monde des affaires. Parmi elles, des protagonistes de l’affaire Tapie-Crédit Lyonnais, Geoffroy Roux de Bézieux ou François-Marie Banier, l’un des personnages de l’affaire Bettencourt.
Chez Havas, Arthur Dreyfuss accompagne Patrick Drahi dans sa stratégie de com’ dans le cadre du rachat de SFR
Puis vient le jour qui changera sa vie. Début 2014, Vivendi annonce son intention de se séparer de SFR. Deux candidats sont en lice, Bouygues et Altice, alors propriété d’un quasi-inconnu de 51 ans, Patrick Drahi. Dans Patrick Drahi, l’ogre des networks, la journaliste Elsa Bembaron revient sur cet épisode marquant du capitalisme français. À l’époque, Bouygues est grand favori, dispose d’appuis médiatiques, financiers et politiques. Patrick Drahi fait figure d’outsider, de parvenu peu désiré par l’establishment de droite, ainsi que par le ministre de l’Économie de l’époque, Arnaud Montebourg.
Arthur Dreyfuss accompagne Patrick Drahi dans sa stratégie de com’. Il découvre alors "un client extraordinaire, un entrepreneur visionnaire comme on n’en croise jamais". Contre toute attente, il rachète SFR. Quel rôle joue Arthur Dreyfuss dans l’affaire ? L’intéressé élude, mais Patrick Drahi fait du jeune homme son "padawan" alors que rien ne l’y prédestinait.
Montée en puissance
"Altice comptait plus de 3 500 employés, mais aucun directeur de la communication." Patrick Drahi lui propose le poste. À 28 ans, c’est une offre qui ne se refuse pas. Il prend donc la direction du siège à Genève. Le groupe est alors dans une période faste et grossit à grands coups d’opérations de croissance externe. Parmi elles, l’américain Cablevision-Suddenlink pour 25 milliards de dollars, Portugal Telecom ou le groupe NextRadio TV qui possède notamment BFM TV, RMC ou RMC Découverte et Libération. Le jeune dirigeant gère la communication d’un conglomérat actif dans les télécoms, les médias et les services. Même s’il ne l’avoue pas durant l’entretien, ses performances en font l’un des favoris du Patron qui le place à une nouvelle fonction stratégique en 2018 : celle de secrétaire général de SFR.
Muscler son jeu chez SFR
Le poste l’éloigne de la seule communication et lui donne "une connaissance intime du fonctionnement d’une entreprise et de son écosystème". Dans cette position tout-terrain, il joue le "rôle de garde-fou" et se situe "au carrefour du lobbying, de l’audit, de la sécurité et du réglementaire". Une de ses missions consiste à superviser le déploiement de la fibre. "Cela nécessitait de travailler avec les autorités locales et mon passage en ministère m’a bien aidé", reconnaît-il.
"J’ai souvent été confronté au scepticisme d’une partie des équipes, mais je suis insensible aux commentaires et au qu’en-dira-t-on. Seuls les résultats comptent"
Patron de presse
Une fois encore, il se distingue. Une fois encore, Patrick Drahi le promeut. En janvier 2020, il prend la direction d’Altice Media et donc de BFM TV et RMC. À 34 ans, il occupe une place aussi sensible économiquement que politiquement. Si le rôle de patron de presse est particulièrement exposé, cela n’inquiète pas le trentenaire qui reconnaît "n’avoir jamais eu peur de la pression et ne pas être stressé de nature".
Il l’admet toutefois, la prise de poste fut rude : "J’ai été confronté au scepticisme d’une partie des équipes, mais j’ai toujours été insensible aux commentaires et au qu’en-dira-t-on." Comme dans ses fonctions précédentes, il compte sur une carte maîtresse : le soutien de Patrick Drahi. Ayant été "challenger" longtemps, le milliardaire est habitué à faire confiance aux profils qui n’entrent pas dans les cases : "Il fonctionne à la confiance et au résultat, se fiche de l’âge ou du diplôme", soutient Arthur Dreyfuss qui assure qu’il "ne sert à rien de jouer la carte copain-copain. Patrick Drahi a une approche méritocratique, il faut délivrer délivrer et délivrer". Ce qu’il a toujours fait et continue à faire, même si cela suppose un renouvellement quasi complet du comité exécutif qui a permis "de constituer la meilleure équipe média au service d’une croissance durable", témoigne Arthur Dreyfuss. Fidèle à lui-même, il "délivre", fait face à 10 jours de grève, à la crise sanitaire, à l’assassinat d’un reporter en Ukraine, relance RMC, résiste à la montée en puissance de CNews. C’est une habitude, il est encore promu.
"Patrick Drahi a une approche méritocratique, il se fiche de l’âge ou du diplôme. Inutile de la jouer copain-copain, il faut délivrer, délivrer et délivrer"
Entre Saadé et Drahi
En août 2022, il est nommé à la tête d’Altice France, c’est-à-dire à la fois de SFR et d’Altice Media. Très vite, un chantier titanesque se dresse sur sa route. Endetté, le groupe cherche à céder la branche médias. Des discussions s’engagent entre Patrick Drahi et l’armateur Rodolphe Saadé qui cherche à bâtir un empire médiatique. Arthur Dreyfuss fait partie des chevilles ouvrières d’un deal à 1,55 milliard d’euros conclu en mars 2024. Il garde de bons souvenirs de cet épisode qu’il qualifie de "très cordial, structuré, efficace et sans coup bas".
Un dilemme se pose. Rodolphe Saadé lui propose de rejoindre son giron en le maintenant au poste de patron d’Altice Media. Cas de conscience : doit-il quitter celui à qui il doit tant ? Après réflexion, il est annoncé qu’il tope avec le milliardaire marseillais et qu’il va quitter Patrick Drahi.
Mais, coup de théâtre, en juillet 2024, estimant, sans vouloir en dire plus, que les "conditions initiales n’étaient plus réunies", il renonce, et c’est Nicolas de Tavernost qui prend le poste. Arthur Dreyfuss choisit donc de rester à la tête Altice France privé de sa branche médias. Reste à convaincre Patrick Drahi de cette volte-face. S’est-il senti trahi par l’un de ses plus fidèles soldats ? "Non, il a parfaitement compris", glisse Arthur Dreyfuss qui, à moins de 40 ans, reste tout de même à la barre d’Altice France, SFR et Numericable. Pas mal pour un "homme normal", non ?
Lucas Jakubowicz