Présentes sur la globalité du territoire mais rarement au centre de l’attention médiatique, les PME occupent une place essentielle dans l’économie française. Dans son ouvrage PME, et si elles nous sauvaient, une voie pour réconcilier progrès social et prospérité économique, l’essayiste Thibault Lafont propose une autre lecture du monde de l’entreprise.
Thibault Lafont : “Dans une PME, la hiérarchie est généralement moins lourde, ce qui accélère la prise de décision”
Décideurs. Vous avez passé plusieurs années à accompagner des dirigeants de PME partout en France. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un livre ?
Thibault Lafont. J’ai commencé ma carrière dans de grands groupes, en conseillant des entreprises du CAC 40. Puis, en 2020, j’ai rejoint Bpifrance pour accompagner des TPE et des PME sur l’ensemble du territoire. Ce changement m’a fait découvrir un autre monde de l’entreprise. J’ai été frappé par l’écart entre leur impact réel sur le tissu économique et social et la place qu’elles occupent dans le débat public.
L’envie de leur rendre hommage, de raconter ces histoires et de les remettre au centre du récit économique m’a pris. Dans la période actuelle, il me semble important d’avoir des exemples et des modèles qui fonctionnent et rassemblent.
Comment expliquez-vous la relative méconnaissance des PME dans le débat public alors qu’elles représentent une part essentielle de l’économie ?
C’est une question difficile. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les PME représentent près de la moitié des emplois, 99 % des entreprises et environ deux tiers de la valeur ajoutée. Pour tenter d’expliquer ce paradoxe, il y a eu plusieurs périodes.
Dans les années 1980-1990, le monde est entré dans une phase marquée par le capitalisme financier, avec une forte mise en avant des grandes entreprises et des champions nationaux ou internationaux. Les PME, plus petites, étaient alors reléguées à l’arrière-plan. Puis, dans les années 2010 et 2020, est venue l’ère des start-up. Avec l’émergence de la "start-up nation", notamment promue en France à partir de 2017, l’attention s’est portée sur les entreprises technologiques et innovantes.
À travers ce prisme, les PME industrielles et de terrain ont parfois été invisibilisées, comme si elles appartenaient à un monde un peu dépassé…
"Le lien humain n'est pas optionnel"
Votre livre montre que les PME ne sont pas seulement des acteurs économiques, mais qu’elles jouent aussi un rôle majeur dans les territoires. Quel est leur apport concret au niveau local ?
Les grandes entreprises et les start-up sont, pour beaucoup, concentrées à Paris, tout comme une grande partie des médias. À l’inverse, les PME sont réparties sur l’ensemble du territoire. Elles sont donc moins visibles et moins au centre de l’attention médiatique. Cela explique en partie pourquoi on parle moins d’elles.
Pour revenir à leur impact sur les territoires, une PME vit au sein de son territoire et contribue à le façonner. Son destin est intimement lié à celui de son environnement local. Ce n’est pas le cas des grandes entreprises, qui disposent souvent d’un siège social dans une ville et de sites répartis un peu partout dans le pays.
Les dirigeants de PME développent donc naturellement une volonté de créer du lien avec leur territoire. Cela peut prendre des formes très diverses : le soutien à des associations locales, l’organisation de visites d’entreprise pour des écoles ou encore des initiatives destinées à dynamiser la vie locale. Et, bien sûr, leur contribution la plus concrète reste la création d’emplois.
Vous insistez également sur le fait que ces entreprises sont parfois contraintes d’intégrer les enjeux sociaux. Vous allez même jusqu’à dire qu’elles sont "condamnées à la vertu". Pouvez-vous revenir sur cette expression ?
Lors de l’une de mes premières missions auprès d’un dirigeant de PME, dans la région toulousaine, celui-ci m’a fait visiter son usine, une entreprise industrielle. J’ai été frappé de le voir appeler chacun de ses salariés par son prénom, prendre des nouvelles de leur famille, échanger avec eux de manière très naturelle…
Peu de temps auparavant, j’étais intervenu dans une grande banque : l’ambiance y était tout autre. Cette expérience m’a beaucoup fait réfléchir. Dans les PME, le lien humain n’est pas optionnel. Les difficultés de recrutement y sont considérables : aujourd’hui, 82 % des entreprises peinent à recruter. Dans ce contexte, placer l’humain au cœur des pratiques devient une nécessité.
Cela façonne un modèle de management souvent moins théorisé, mais profondément humain, où les salariés sont généralement davantage considérés que dans les grandes structures. Les chiffres le montrent d’ailleurs : toutes entreprises confondues, environ 70 % rencontrent des difficultés à fidéliser leurs collaborateurs. Dans les PME, ce chiffre tombe à 40 %.
"Les PME ont développé, presque malgré elles, une forme de résilience qui constitue un véritable atout"
Pourquoi les PME ont-elles, selon vous, un rôle majeur à jouer face aux défis actuels, notamment environnementaux et sociaux ?
On oppose souvent les PME aux grandes entreprises en expliquant que ces dernières disposent davantage de moyens pour agir. Pourtant, les PME possèdent aussi certaines forces. Leur taille plus réduite leur permet souvent d’être plus agiles et plus réactives. Dans une PME, la hiérarchie est généralement moins lourde, ce qui facilite la transformation des pratiques et accélère la prise de décision.
Aujourd’hui, les PME ont développé, presque malgré elles, une forme de résilience qui constitue un véritable atout. Elles évoluent en permanence dans un environnement instable : elles sont confrontées à des difficultés de recrutement, à des contraintes économiques fortes et à des crises successives. La crise du Covid-19 en a été une illustration frappante, tout comme la guerre en Ukraine et les tensions économiques récentes.
À chaque crise, les PME ont dû s’adapter rapidement pour survivre. Et paradoxalement, cette fragilité apparente est devenue une force : elles ont développé un modèle plus résilient, capable d’absorber les chocs et de se transformer plus rapidement face aux crises successives.
Vous montrez également que les PME peuvent constituer un puissant levier d’égalité des chances…
Un grand siège à Paris peut se permettre de trier les CV, les diplômes et les entretiens. Or, dans une PME régionale qui se situe dans une ville à une heure et demie de Saint-Étienne où il n’y a pas d’accès en train et qui veut recruter, on a moins le luxe de trier. Par conséquent, les PME vont moins recruter sur des diplômes et des expériences. Le recrutement va se faire sur une envie, une motivation à rejoindre l’entreprise.
Ensuite, on va trouver une place, former et accompagner. Tout cela crée des parcours de carrière assez exceptionnels. Les cas de personnes qui sont recrutées à un rôle très opérationnel et qui ont fini à des postes de direction sont nombreux. Les PME font souvent avec les moyens mis à leur disposition. C’est quelque chose d’assez formidable.
Propos recueillis par Cem Algul
Cet entretien est une retranscription de Période d’essais. Diffusée sur BSmart 4Change, l’émission donne la parole à celles et ceux qui écrivent le monde du travail.