Amazon a annoncé la suppression de 30 000 postes dans le monde, principalement dans les fonctions supports. Son patron lie directement cette décision aux gains de productivité permis par l’intelligence artificielle. Le début d’une nouvelle ère ? Oui estime dans cette tribune David Beaurepaire, directeur délégué du groupe Hellowork.

Après Microsoft (-15 000 postes) et Meta (-600 dans ses équipes tech), le mouvement s’amplifie avec la décision d’Amazon de supprimer 30 000 postes remplacés par l’IA. Celle-ci semble désormais peser concrètement sur l’emploi qualifié.

Une étude récente du cabinet de recrutement LHH confirme cette impression. En interrogeant 2 000 cadres dirigeants dans 13 pays, elle révèle que 46 % des entreprises ont déjà réduit leurs effectifs à cause de l’IA et que 54 % prévoient d’employer moins de personnes dans les cinq prochaines années. Ces chiffres alimentent la crainte d’une automatisation massive et rapide du travail, où les algorithmes remplacent les humains à grande échelle.

Une réalité nuancée

Mais à y regarder de plus près, la réalité apparaît plus nuancée. Une étude publiée début octobre par The Budget Lab (Université de Yale), intitulée Evaluating the Impact of AI on the Labor Market, remet en perspective cette vision alarmiste. Selon ses conclusions, aucun choc visible n’a été observé sur l’emploi global depuis l’essor de l’intelligence artificielle générative fin 2022. Les métiers évoluent, certes, mais dans des proportions limitées et cette évolution s’inscrit dans une dynamique déjà amorcée avant ChatGPT.

​​En France, les premiers impacts se concentrent sur les métiers à forte densité de tâches cognitives répétitives : la rédaction, l’analyse, le reporting. L’IA automatise ces missions sans les supprimer et libère du temps pour des activités à plus forte valeur. Il faut aussi rappeler que deux tiers des emplois en France ne sont pas des "emplois de bureau" : la majorité des métiers, qu’ils soient manuels, techniques ou relationnels, ne seront que marginalement touchés. Si les postes dits juniors (analystes, développeurs, chargés d’études) sont, eux, davantage exposés, mais l’impact reste aujourd’hui difficile à mesurer. Le changement est déjà à l’œuvre, mais il s’exprime dans la nature même des tâches plutôt que dans la disparition brutale de métiers entiers.

Le changement est déjà à l’œuvre, mais il s’exprime dans la nature même des tâches plutôt que dans la disparition brutale de métiers entiers

Recomposition du travail

L’enjeu n’est pas tant la disparition de l’emploi que la recomposition du travail. Ce que les économistes appellent la "polarisation" du marché s’accentue : d’un côté, les métiers hautement qualifiés qui utilisent l’IA comme levier d’efficacité ; de l’autre, les emplois nécessitant une forte dimension humaine, non automatisable. Entre les deux, un grand nombre de fonctions intermédiaires doivent se réinventer.

On peut l’illustrer par le paradoxe de Moravec : pour les ordinateurs, les tâches « faciles » pour les humains sont difficiles, et celles que nous jugeons complexes sont souvent simples à automatiser. Concrètement, l’intelligence artificielle excelle dans l’analyse, le calcul ou la synthèse d’informations (autant d’activités cognitives que nous jugeons exigeantes), mais elle reste démunie face à ce qui, pour nous, relève de l’évidence ou de l’intuition.

Percevoir, comprendre un contexte implicite, agir dans un environnement réel : autant de domaines où les machines peinent encore. L’être humain interprète naturellement des signaux flous, comble les vides d’une conversation, perçoit les nuances d’un ton ou d’un geste. L’IA, elle, doit tout expliciter, tout formaliser. De même, la coordination motrice ou la gestion d’interactions en temps réel (des compétences que nous mobilisons sans y penser) demeurent extraordinairement complexes à reproduire artificiellement.

L’intelligence artificielle maîtrise ce que nous trouvons difficile, mais trébuche sur ce que nous faisons sans effort. Et c’est précisément dans cet écart que se trouve la valeur ajoutée humaine : la capacité à ressentir, interpréter, improviser.

En somme, l’intelligence artificielle maîtrise ce que nous trouvons difficile, mais trébuche sur ce que nous faisons sans effort. Et c’est précisément dans cet écart que se trouve la valeur ajoutée humaine : la capacité à ressentir, interpréter, improviser.

Apprendre à collaborer avec l’IA

Dans cette période d’incertitude, les salariés, les entreprises et les pouvoirs publics ont tout intérêt à penser cette mutation en termes de compétences : apprendre à collaborer avec l’IA plutôt que la subir. Trois dimensions deviennent clés : savoir utiliser les outils d’IA au quotidien, renforcer ses soft skills (esprit critique, créativité, communication) et surtout, apprendre à travailler avec la machine, pas contre elle. Car si l’IA remplace certaines tâches, elle crée aussi de nouveaux besoins : en pilotage, en sécurité,en supervision, en interprétation.

Par exemple, dans le domaine du recrutement, l’IA est davantage une opportunité qu’une menace. Elle automatise les tâches répétitives (tri de CV, reformulation d’offres, planification d’entretiens) pour recentrer les recruteurs sur ce qui compte vraiment : la rencontre humaine, lire entre les lignes d’un parcours, évaluer des signaux faibles en entretien, projeter un potentiel, contextualiser un écart. L’IA ne détruit pas les emplois, elle redéfinit les métiers. À condition de l’accompagner intelligemment, tout en restant dans le cadre de  l’AI Act européen, qui classe le recrutement parmi les usages "à haut risque" et qui entrera en application le 2 août 2026.

Les gagnants de cette révolution ne seront pas ceux qui auront résisté à la machine, mais ceux qui auront appris à la faire travailler avec eux.

Tribune de David Beaurepaire, directeur délégué du groupe Hellowork