Jean-Roch Houllier, Head of Operations, Learning & Digital de Safran, était aux avant-postes de l’irruption de l’intelligence artificielle générative au sein des entreprises. Il a construit une approche résolument axée sur les besoins initiaux du groupe en la matière, avant de se pencher sur la sélection des meilleures technologies à mettre au service des équipes Learning & Development du groupe. Il revient, pour Décideurs RH, sur ce cheminement.

Décideurs. Comment le groupe Safran s’est-il positionné face à l’arrivée massive des IA génératives ?

Jean-Roch Houllier. À la sortie de ChatGPT, en novembre 2022, nous étions tous dans une posture d’attente et de discussion, afin de comprendre les enjeux et conséquences de cette révolution technologique. Puis, dès l’été 2023, est venu le temps de la formation des membres de l’équipe Learning & Development de Safran, avec des partenaires français et internationaux, dans le but de nous acculturer aux IA génératives et de garder ainsi une longueur d’avance.

Après la formation, il a fallu, en début d’année 2024, rationaliser, pour nous adapter à la quantité croissante d’outils d’intelligence artificielle disponibles sur le marché. Afin d’outiller au mieux les équipes, nous avons lancé, dès mars 2024, le programme “Découvrir et pratiquer l’IA générative en formation”, dont le contenu, destiné à l’ensemble des formateurs et formatrices du groupe, est régulièrement mis à jour. Une charte de l’utilisation des données a également vu le jour, afin d’encadrer l’usage de la douzaine d’IA que nous avions sélectionnées, en lien avec les recommandations de notre université d’entreprise.

Le printemps 2024 a démarré sous le signe du maintien en compétences face à une technologie qui va tellement vite que le risque d’obsolescence est particulièrement fort. Nous avons ainsi créé une cellule de veille en IA générative interentreprises, pour les équipes L&D, animée et pilotée par notre partenaire First Group. Elle regroupe des entreprises telles que Dassault, MBDA et Air France, et se réunit tous les mois afin de rester informée des tendances en matière d’IA.

Au-delà de cette sensibilisation interne, quelle approche avez-vous adoptée pour intégrer l’intelligence artificielle à vos programmes de formation ?

Nous avons souhaité travailler le “quoi” avant le “comment”. Nous sommes allés à contre-courant de la méthode “techno-push”, qui consiste à partir du produit et/ou du moyen et non du besoin initial. Nous avons donc considéré les cas d’usage de l’IA dans nos parcours de formation, avant d’envisager les solutions, qui se comptent par milliers pour les IA génératives. Nous avons ainsi pensé et construit des cas d’usage selon les étapes du modèle d’ingénierie pédagogique ADDIE : analyse, design, développement, implémentation, évaluation.

Concernant l’analyse et la compréhension des besoins en formation, nous avons étudié l’usage de l’IA pour comprendre les comportements des publics cibles, les simuler et générer ainsi des learner personas, autrement dit des archétypes qui reprennent les caractéristiques des utilisateurs : âge, poste occupé, appétences et usages des offres de formation, écueils à éviter pour que la formation soit réussie, etc. Une fois cela établi, nous avons repéré les outils du marché capables de reproduire le comportement de ces personas dans une IA.

Un autre cas d’usage particulièrement plébiscité concerne la place de l’IA dans le design et le développement, et la création de médias graphiques pour animer les parcours de formation. L’idée était de travailler sur des prompts pour que l’IA générative propose une nomenclature de déroulés pédagogiques reprenant les principales étapes, les objectifs pédagogiques et les méthodes propres à chaque segment de formation.

Nous avons également exploré le recours à l’IA pour la création de supports pédagogiques qui événementialisent nos parcours de learning. Chez Safran, nous avons fait le choix de proposer l’accès à des modules sur étagère pendant trois mois uniquement, avec l’appui de nos partenaires Kokoroe et Edflex. Cela exige de susciter un engagement fort de la communauté des apprenants sur une courte durée. Dans ce cadre, l’IA sert à élaborer les trames de nos plans de communication – déployés avant, pendant et après la formation –, ainsi que des logos spécifiques à chaque parcours de formation.

"Nous préparons, avec le Club des ‘Learning Activists’, un livre de prompts génériques, en lien avec les cas d’usage

Enfin, nous sommes en train de développer un outil auteur d’agent conversationnel, qui interroge l’apprenant sur ce qu’il a retenu d’une formation, afin de capitaliser sur les notions enseignées. L’ensemble de ces cas d’usage est la preuve que l’IA pourrait faire ce que l’e-learning n’a pas accompli : la contextualisation et la personnalisation des apprentissages.

Cette réflexion se poursuit, et nous préparons, avec le Club des “Learning Activists”, un livre de prompts génériques, en lien avec les cas d’usage, à destination des responsables du Learning & Developpement. Nous prévoyons de le sortir en fin d’année.

Quels sont selon vous les garde-fous nécessaires pour éviter une dépendance à l’IA ?

Peu de technologies ont été aussi rapidement et facilement accessibles au plus grand nombre. Dans ce contexte, il est absolument crucial de conserver son libre arbitre, comme le souligne Michel Levy Provençal dans son article “Le décrochage cognitif à l’ère de l’IA[1]. À l’ère de l’intelligence artificielle, nous externalisons de plus en plus nos savoirs et fournissons beaucoup moins d’efforts cognitifs, au détriment des savoirs internalisés, qui exigent concentration et mémorisation. Il faut conserver ce goût de l’effort, alors que l’IA fait naître un sentiment de facilité accrue qui peut susciter une dépendance toujours plus forte. Or, s’il faut miser sur les accélérations permises par l’IA, il est impératif de ne pas la laisser prendre seule les rênes.

"S’il faut miser sur les accélérations permises par l’IA, il est impératif de ne pas la laisser prendre seule les rênes”

Nous devons continuer à travailler sur le temps long, préserver dans nos vies des périodes d’inaction, car ces moments favorisent la prise de recul. Le temps court, l’immédiateté sont en train d’envahir nos vies professionnelles et privées. Or un cerveau sursollicité ne peut plus fonctionner correctement. Du moment que nous avons conscience des limites de l’intelligence artificielle, elle restera un formidable outil au service de l’humain.

Propos recueillis par Caroline de Senneville