Taxe d’apprentissage, mécénat de compétence, travail concret sur l’inclusion en entreprise, bonus, évaluation : Khadija Nemri, directrice de l’École de la 2e Chance de Nantes Saint-Nazaire, et Julie de Comarmond, ancienne DRH et marraine de l’école, décrivent les leviers dont disposent les entreprises pour soutenir le travail crucial de réinsertion sociale et professionnel qu’elles mènent. Pour une démarche humaniste, pour la responsabilité sociétale collective, et pour chacun de ces jeunes stagiaires, qui ont eux aussi “le droit de rêver”.

 

Décideurs. Khadija Nemri, vous avez pris la direction de l’École de la 2e Chance de Nantes Saint-Nazaire en juin dernier. Pouvez-vous rappeler les spécificités de ces écoles, et donner quelques détails sur celle que vous dirigez ?

Khadija Nemri. Les Écoles de la 2e Chance ont été fondées par Édith Cresson, jadis Première ministre sous François Mitterrand. Elle s’est aperçue qu’un grand nombre d’adolescents, décrochant du parcours scolaire, se retrouvaient sans horizon, et ce d’autant plus lorsqu’ils venaient du monde rural ou des quartiers populaires. Elle a donc lancé l’École de la 2e Chance dans le but de les remobiliser et les réinscrire dans une dynamique visant à faire société.

La pédagogie active se décline sous trois axes essentiels, sur une période qui peut aller jusqu’à sept mois et demi : les remettre à niveau en français, mathématiques et numérique ; faire tourner le dispositif autour et avec l’entreprise, afin de créer des perspectives d’avenir et du lien social ; et enfin, placer la culture et les activités sportives au sein du plaisir d’apprendre.

“Nous sommes la seule structure sur notre territoire capable d’accueillir et d’accompagner individuellement près de 300 jeunes en décrochage par an”

Le parcours est totalement personnalisé : chaque élève est accompagné par une équipe pédagogique référente. Nous accueillons ceux qui sont les plus éloignés de l’emploi. Nous œuvrons à leur insertion sociale, puis citoyenne et professionnelle, afin de favoriser leur émancipation. Notre rôle est donc clé, d’autant que nous sommes la seule structure sur notre territoire capable d’accueillir et d’accompagner individuellement près de 300 jeunes en décrochage par an.

“La taxe d’apprentissage est souvent oubliée parmi la panoplie des engagements RSE mais c’est un outil qui peut aider une école comme la nôtre, surtout dans notre région où certains financements ont été coupés brutalement, ce qui nous met en danger”

Quel est le rôle des entreprises dans le succès de l’école ?

K. N. Leur rôle est multiple : évidemment, elles peuvent embaucher en stage ou organiser des journées de découvertes de leur entreprise, ce qui est très profitable à nos stagiaires. Lorsque les jeunes nous rejoignent, l’orientation professionnelle est clé. Soit ils savent quel travail ils veulent faire, soit ils pourront choisir une orientation grâce à plusieurs moments consacrés à la découverte de métier ou à des visites d’entreprise. Dans les deux cas, les élèves passent 35 % de leur temps dans le monde professionnel et nous les orientons vers des métiers en tension, actuels et d’avenir – notamment l’économie circulaire.

Les entreprises peuvent aussi proposer du mécénat de compétences – aide à l’écriture de CV, etc. –, un dispositif qui engage et marque durablement les collaborateurs, ce qui ancre un engagement RSE qu’ils recherchent bien souvent.

De plus, pour avoir un impact RSE fort et concret, les entreprises peuvent nous verser leur taxe d’apprentissage. La taxe d’apprentissage est souvent oubliée parmi la panoplie des engagements RSE mais c’est un outil qui peut aider une école comme la nôtre, surtout dans notre région où certains financements ont été coupés brutalement, ce qui nous met en danger.

Le plus souvent, les directions versent la taxe d’apprentissage à leur ancienne école, ou aux écoles d’ingénieurs. Mais elles oublient les lieux où se forment les cols bleus qui, eux aussi, font tourner leurs entreprises.

“Prendre soin des jeunes en décrochage, c’est prendre soin de la société dans laquelle vivront nos enfants. L’entreprise ne peut plus se permettre de rester neutre : elle est politique au sens noble du terme”

L’École de la 2e Chance de Nantes Saint-Nazaire a été durement touchée par l’arrêt de certaines subventions. Or, son rôle dans le bassin est crucial : sans nous, chaque année, 300 jeunes restent sans perspective, ne sont pas conduits vers des formations professionnelles et ne peuvent donc pas correctement intégrer le monde du travail. Avec nous, ils retrouvent un espoir, ce qui aide à renforcer les enjeux de cohésion sociale.

Gardons en tête que prendre soin des jeunes en décrochage, c’est prendre soin de la société dans laquelle vivront nos enfants. L’entreprise ne peut plus se permettre de rester neutre : elle est politique au sens noble du terme.

Découvrez la page Entreprises de l’École de la 2e Chance de Nantes Saint-Nazaire 

Julie de Comarmond, vous êtes ancienne DRH et êtes marraine de l’E2C que dirige Khadija Nemri. Qu’est-ce qui vous a convaincue de soutenir l’École de la 2e Chance de Nantes Saint-Nazaire ?

Julie de Comarmond. Je suis arrivée à Nantes il y a six mois et j’ai eu un grand coup de foudre pour Khadija. Par ailleurs, ce sujet me parle énormément et correspond à ce que je considère comme une mission de vie.

En tant que DRH, j’aime beaucoup cette idée de deuxième chance. Or, avec le désengagement de la région qui a annulé ses budgets, avec des conséquences pour des centaines d’associations, notre capacité à offrir cette chance a soudainement été mise en danger. Cela a été pour moi une vraie prise de conscience quant à la responsabilité politique et sociétale des entreprises au sein de la cité.

Au cours de ma carrière dans de grandes sociétés, j’ai développé un important réseau de DRH. Beaucoup ont besoin de quelqu’un pour leur montrer où placer leurs engagements et n’ont pas forcément le temps de prospecter. Je me rends donc utile en mettant à profit ma capacité à les informer, au bénéfice de cette cause si importante.

Comme Khadija, je pense que la taxe d’apprentissage revêt un rôle très politique et est l’occasion d’être cohérent avec sa responsabilité sociétale : avoir conscience des causes soutenues en reversant cette taxe permet de communiquer sans social washing sur quelque chose de tangible. Les équipes et les candidats recherchent cette cohérence de bout en bout, et demandent des comptes sur les actions favorables au S de RSE. Accomplir des actions dans ce sens est source d’engagement et de rétention des talents.

Où en sont les mécanismes d’insertion professionnelle pour les jeunes éloignés du marché du travail ?

J. de C. J’ai l’impression que tout est encore à faire. Je vois des collègues se faire taxer de “wokisme” quand ils souhaitent mettre des choses en place, c’est insensé ! L’inclusion des jeunes en décrochage n’est, étrangement, associée à aucune incitation ou réglementation pour les entreprises. Par conséquent, aucun cadre n’existe pour former à bien inclure cette population, qui continue d’être déconsidérée faute de dispositifs destinés à bien l’accueillir.

K. N. Il faut un changement de posture global. J’entends encore trop souvent – y compris de la part des professionnels de l’insertion – le discours méritocratique du “quand on veut, on peut”, qui ne tient pas compte des privilèges. Je considère au contraire, comme la sociologue Chantal Jaquet, que “quand on peut, on veut”. Il faut intégrer ce changement de paradigme pour enfin considérer correctement les jeunes en difficulté.

“Il faut de la patience et une forme de délicatesse pour comprendre que tout le monde ne provient pas du même moule”

Qu’en est-il, concrètement, de la mixité sociale au sein des entreprises ?

K. N. Aujourd’hui, les entreprises, et notamment les grands groupes, ont tout intérêt à sensibiliser les collaborateurs qui accueillent ces jeunes. Une microagression de la part d’un tuteur peut amener à un décrochage immédiat. Or, il faut de la patience et une forme de délicatesse pour comprendre que tout le monde ne provient pas du même moule. Sur ce point, il me semble également nécessaire de pondérer les attentes de productivité selon les profils, désireux d’apprendre mais qui ont besoin d’acquérir de nombreux outils avant de performer comme les autres. Correctement pensé et appliqué, tout cela ne peut que converger vers la réussite d’une stratégie RSE.

Pour que ça matche, les structures doivent investir du temps. D’abord pour découvrir l’école et les jeunes accompagnés, ensuite pour en prendre réellement un sous leur aile. Il y a également un enjeu budgétaire : une entreprise peut investir 1 000 euros pour payer son permis de conduire à un jeune, ce qui lui apportera une autonomie et une confiance qui se traduiront très vite dans ses performances au sein de l’entreprise.

“Les entreprises ont bien compris qu’il leur faut être diverses pour être innovantes. En revanche, elles ne sont toujours pas inclusives : tous les codes qui constituent le mètre étalon du savoir-être interne viennent des mêmes grandes écoles

J. de C. Je donne un cours de diversity management chez Audencia, et même là, je constate que les jeunes étrangers sont très souvent victimes de discriminations, alors que beaucoup viennent de milieux sociaux plutôt privilégiés. Imaginons la difficulté de quelqu’un qui vient d’un milieu social défavorisé et ne maîtrise aucun des codes attendus. Les entreprises ont bien compris qu’il leur faut être diverses pour être innovantes. En revanche, elles ne sont toujours pas inclusives : tous les codes qui constituent le mètre étalon du savoir-être interne viennent des mêmes grandes écoles. Or, cela aboutit à un système qui étouffe tout le monde, y compris l’intelligence collective. Élever son niveau d’inclusivité est bénéfique à toute la chaîne de valeur.

De plus, les DRH ont bien davantage de pouvoir qu’ils ne le croient : ils peuvent créer des bonus pour leurs VP sur le succès de l’inclusion des talents, et tenir compte, dans l’évaluation globale et dans les missions à accomplir, du temps consacré à ce travail.

Quelles sont les attentes des entreprises auxquelles l’E2C Nantes Saint-Nazaire pourrait répondre ?

J. de C. Les élèves qui viennent de l’E2C Nantes Saint-Nazaire apportent de la diversité et une preuve d’engagement RSE concrète, ce que je détaillais tout à l’heure. Il est aussi beaucoup question d’intelligence émotionnelle et de soft skills au sein des entreprises : quelle meilleure preuve d’aptitude à ces compétences transverses que de savoir inclure une personne qui ne maîtrise pas encore tous les codes, et qui pour autant montre toute l’étendue de sa motivation ? Cette population amène une fraîcheur et une forme d’autorisation à être différent, un droit à l’erreur positif. Il s’agit de personnes très jeunes, qui parfois ne parlent pas parfaitement français. Les inclure constitue une réelle démonstration d’équité.

K. N. Pour y parvenir, il faut un collectif local d’entreprises qui s’engagent et se nourrissent de leurs bonnes pratiques en matière d’inclusion. Dans nos bassins d’emploi, il y a des sociétés qui font face à d’importants besoins de recrutement mais qui n’acceptent pas les CV de nos jeunes stagiaires, qui pourtant investissent une énergie considérable dans leur recherche. C’est un paradoxe qu’il nous faut résoudre en travaillant ensemble.

Pourquoi [nos stagiaires] n’auraient-ils pas le droit, comme tous les autres enfants, de rêver ?  

Quels espoirs partagez-vous ?

K. N. J’espère que publics et professionnels se rencontreront plus régulièrement. Aider des jeunes est sans doute bien plus marquant et engageant pour les collaborateurs que de faire une séance d’acrobranche en team building… Cela peut donner naissance à de formidables histoires.

J. de C. Il me semble nécessaire de faire savoir que l’E2C Saint-Nazaire existe, et quels sont ses besoins. Suivre nos activités sur LinkedIn est un premier pas. Et effectivement, favoriser les rencontres, écouter les rêves et aspirations de nos élèves. Pourquoi n’auraient-ils pas le droit, comme tous les autres enfants, de rêver ?

Propos recueillis par Judith Aquien