Fondée il y a près de 40 ans, l’entreprise L-Acoustics, établie dans l’Essonne, est aujourd’hui leader mondial de la sonorisation pour le spectacle vivant. En novembre 2023, Françoise Cardoso a rejoint l’entreprise au poste de directrice RSE, une fonction nouvellement créée. Interview.
Françoise Cardoso (L-Acoustics) : “J’aurai réussi ma mission quand la durabilité sera tellement intégrée au sein de chaque activité que mon poste ne sera plus nécessaire”
Décideurs RH. La fonction RSE a été récemment créée chez L-Acoustics. Pouvez-vous revenir sur sa genèse ?
La RSE fait partie intégrante des activités de L-Acoustics sans que cela ait été clairement formalisé jusqu’ici. Depuis toujours, nous nous montrons soucieux de notre impact, avec une volonté de consommer moins et mieux, de recycler nos matériaux, d’œuvrer en faveur des territoires où nous sommes implantés. En créant le poste de directrice de la RSE que j’occupe, la direction générale a souhaité structurer toutes ces actions autour de priorités clairement définies. La place centrale accordée à la RSE, perçue comme un véritable levier de transformation de l’entreprise, est illustrée par le fait que je siège au comex.
La RSE est par nature une fonction transversale, en ce qu’elle touche à des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, qui sont traduits en indicateurs de suivi adaptés à chaque métier : la R&D, l’IT, la RH, la finance, etc. Une fois ces indicateurs de durabilité intégrés à l’ensemble de la chaîne de valeur, mon rôle à la direction RSE s’apparente à celui d’une cheffe d’orchestre. Je considère d’ailleurs que j’aurai réussi ma mission quand la durabilité sera tellement intégrée au sein de chaque activité que mon poste ne sera plus nécessaire.
Lors de votre prise de fonction, qu’est-ce qui vous a frappé dans la politique RSE préexistante ?
Il n’y avait pas de politique RSE formelle, par contre de nombreuses initiatives avaient été mises en place depuis la création de l’entreprise. Parmi celles-ci figurent notamment des actions continues autour du sourcing de composants recyclés ou encore la gestion de notre consommation d’énergie, valorisée par Zéro Whattheure. En R&D également, nous avons le souci de lutter contre la pollution sonore depuis les premières séries et nos produits ont été reconnus par un Decibel d’Or décerné par le Conseil national du bruit. En ce qui concerne les aspects sociaux, un partenariat est noué depuis quinze ans avec un centre de détention en Alsace, en vue de réinsérer d’anciens détenus grâce à des contrats de travail dans notre menuiserie. Nous sommes également bien ancrés à Amboise avec notre filiale HGP qui gère une tôlerie – la tôle est utilisée pour des pièces d’accroche et d’habillage de la sonorisation. Elle œuvre aussi en faveur de la féminisation des équipes, par exemple au travers de parcours de découverte, de stages et d’alternances destinés à de jeunes femmes. Nous proposons également plusieurs bourses d’études pour favoriser la place des femmes dans l’industrie des systèmes audio professionnels, un milieu très masculin. Nous sommes partenaires du collectif Sound Girls pour l’attribution de ces bourses. J’avais à cœur d’écrire ces engagements et ces histoires, que nous partageons avec les équipes tous les mois, et de les rattacher à nos priorités stratégiques.
Avez-vous défini des objectifs prioritaires en matière de RSE ?
Je me suis attelée, dès mon arrivée, à l’élaboration d’une stratégie et d’une feuille de route sur cinq ans, alignée sur la culture de l’entreprise, ses valeurs et son histoire. Ce travail long mais essentiel nous a permis de définir trois grands piliers, que nous avons ensuite déclinés en objectifs opérationnels et en projets. Le premier d’entre eux concerne la protection et la préservation de la planète ; il inclut la promotion de l’économie circulaire et des achats responsables, ainsi que la réduction de nos émissions de CO2.
“Nous avons plusieurs bourses d’études pour favoriser la place des femmes dans l’industrie des systèmes audio professionnels”
L’autre axe prioritaire vise les People & Communities afin de valoriser chaque collaborateur, quels que soient son origine et son parcours, et de favoriser l’apprentissage pour tous, au travers de formations en interne et de soutiens à des programmes d’éducation externes. Enfin, nous voulons redonner au son, souvent relayé au second plan, la place qu’il mérite au sein de notre société, car il a des bénéfices indéniables pour la santé et le bien-être. Cela passe notamment par des aides à la création artistique.
Comment procédez-vous sur le plan environnemental ?
Nous avons déjà effectué un bilan carbone, grâce à l’appui d’Ekodev, et identifié les postes les plus émetteurs de CO2 – fret, transport et achat de matériaux. Sur cette base, nous sommes en train de construire une feuille de route au service de notre décarbonation. Nous avons par ailleurs travaillé, en partenariat avec la Fédération des entreprises internationales de la mécanique et de l’électronique (Ficime) sur un indice de réparabilité, à partir des critères établis par le secteur de la grande consommation. C’est essentiel pour allonger la durée de vie de nos produits, qui est en moyenne de 20 ans.
“Je crois beaucoup à la force du collectif sur les enjeux sociaux et environnementaux”
Je crois beaucoup à la force du collectif sur les enjeux sociaux et environnementaux. C’est pourquoi j’ai rejoint des organisations telles qu’EarthPercent, dont la mission est de “libérer le pouvoir de la musique au service de la planète”. Lancé par Brian Eno, EarthPercent réfléchit au futur de l’industrie de la musique et collecte des dons d’entreprises du secteur en faveur du climat. En collaboration avec le Musée des Nations Unies, l’organisme travaille également sur un projet visant en quelque sorte à redonner à la nature ses droits d’auteur, car elle regorge de sons magnifiques. L’ensemble des financements collectés seront versés dans un fonds spécial destiné à sa préservation.
Nous avons aussi rejoint l’alliance « Care » lancée par L’Oréal et d’autres grandes entreprises engagées en matière d’innovation sociale. Elle vise à faire germer la réflexion sur certaines thématiques, telles qu’un socle de protection sociale commun à tous les pays, le salaire minimum, les enjeux de la parentalité, de la santé, du bien-être, etc.
Les femmes sont encore minoritaires dans l’industrie. Comment abordez-vous ce sujet ?
Nous portons une attention particulière à l’éducation et à l’accès au secteur de la tech et de l’audio professionnel pour toutes et tous. Actuellement, les métiers d’acousticiens, d’ingénieurs sonores sont majoritairement assurés par des hommes. Les métiers de l’industrie sont aussi très peu ouverts aux femmes car ils impliquent la manipulation d’objets lourds. Il faut absolument les ouvrir aux femmes, leur montrer qu’elles peuvent y accéder. Au sein de L-Acoustics, nous avons changé notre machinerie lourde pour qu’elle soit adaptée à tout le monde. Nous travaillons aussi beaucoup sur la sensibilisation en intervenant dans les écoles par exemple, pour montrer aux jeunes filles que les métiers n’ont pas de genre. Nous avons également organisé des conférences lors du Cannes Lions International Festival of Creativity 2024, afin de mettre en avant l’apport des compétences et de la créativité des femmes dans les métiers du son. Il reste beaucoup de travail, non seulement dans cette industrie mais aussi à l’échelle de L-Acoustics, où les hommes représentent encore une très grande majorité des effectifs.
Compte tenu de l’inflexion de la politique américaine depuis l’élection de Donald Trump, quelle posture votre entreprise adopte-t-elle pour défendre les enjeux de diversité et d’inclusion ?
Nous n’avons pas de politique discriminatoire, qu’elle soit positive ou négative. Nous cherchons à offrir des perspectives aux groupes les moins représentés dans notre industrie, mais les facteurs de sexe, d’origine ou de classe sociale ne rentrent pas dans les critères de sélection finale pour un emploi chez L-Acoustics.
Cela exige un narratif inclusif et des actions concrètes. Nous avons par exemple participé, le 7 mars dernier, au hackathon Jam for Women organisé par Big Bloom pour répondre au défi “comment permettre à plus de femmes d’accéder à des postes de direction”. Nous étions 116 participants et 19 entreprises en intelligence collective. Cela a été un véritable succès, et d’ailleurs l’équipe L-Acoustics a gagné ce challenge !
Propos recueillis par Caroline de Senneville