Au-delà de ravager la vie de femmes dans tous les milieux socioprofessionnels, les violences conjugales représenteraient un coût de 57 milliards pour les entreprises françaises. Vigdis Morisse-Herrera, entrepreneuse et ancienne victime, en a fait son cheval de bataille et a créé Opale, une technologie qui aide les victimes en mettant à leur disposition l’ensemble des professionnels de santé et de justice, les aides institutionnelles, associatives et venant de l’entreprise, dans le respect absolu de leur confidentialité.

Décideurs. Où en est aujourd’hui la détection des violences intrafamiliales au travail ?

Vigdis Morisse-Herrera. Nous en sommes aux prémices. Le sujet commence à peine à s’inviter dans la sphère professionnelle. J’ai récemment rencontré un dirigeant de groupe, qui me disait que je me mêlais de la vie des gens et que si une de ses salariées se faisait “péter la gueule à la maison” et était en arrêt de travail, il n’avait pas à savoir pourquoi. Ce à quoi je lui ai répondu que mon objectif était qu’aucune de ses salariées ne se fasse tabasser. En réalité, deux mondes cohabitent : celui des personnes comme cet homme qui trouvent qu’on en fait trop et que ces sujets ne sont pas liés au travail, et celui d’individus ultrasensibles à cet enjeu, qui mesurent toute l’importance des actions à mener.

Mon objectif est de mettre tout le monde d’accord en rappelant les obligations légales de l’employeur et l’intérêt économique de ces enjeux.

Pouvez-vous rappeler le texte qui établit ces obligations légales ?

L’article L. 4121-1 du Code du travail stipule que l’employeur est tenu de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale de ses salariés. Dans ce cadre, il ne doit pas seulement diminuer le risque, mais est tenu de l’empêcher. Or, une femme en âge de travailler sur six est victime de violences conjugales, ce qui génère d’importants risques psychosociaux et a forcément un impact sur le travail.

“Certains agresseurs viennent harceler leur conjointe ou ex-conjointe sur son lieu de travail, et cela a non seulement un effet dévastateur sur la victime elle-même, mais aussi sur ses collègues et sur la capacité de travail de tout le monde”

Justement, quelles sont les conséquences sur les victimes ? Et sur leur entourage professionnel ?

Chez les victimes, une nette perte de productivité est constatée. Tout le monde l’a déjà vécu : quand quelque chose nous stresse, on y pense et on travaille moins bien. Le même phénomène est constaté chez les victimes de violences conjugales, à une échelle bien plus élevée : quand on a peur pour sa propre vie ou celle de ses enfants, cela paralyse et peut empêcher totalement de travailler.

Ayons conscience que les tentatives de féminicide ne sont pas comptabilisées. En revanche, les suicides forcés et les tentatives de suicide liés aux violences conjugales le sont. Aujourd’hui, nous en comptons plus de 800 par an.

Il faut comprendre que ces violences peuvent conduire à la mort de la victime, à la maison ou sur le lieu de travail. Les impacts sur la vie des gens sont alors colossaux. Certains agresseurs viennent harceler leur conjointe ou ex-conjointe sur son lieu de travail, et cela a non seulement un effet dévastateur sur la victime elle-même, mais aussi sur ses collègues et sur la capacité de travail de tout le monde.

“Opale présente des parcours pour chaque type de violence vécue, avec l’ensemble des ressources, informations et contacts clés pour agir au plus vite. Alors, une fois débarrassée de la charge mentale, la victime peut travailler”

Comment Opale contribue-t-il à aider les victimes, les managers et les RH ?

Opale donne aux entreprises l’intégralité des moyens nécessaires afin de répondre à leurs obligations légales de protection des salariées victimes de violences intrafamiliales. En premier lieu, Opale aide les personnes à nommer les violences qu’elles subissent – un processus qui prend habituellement beaucoup de temps, et accentue la vulnérabilité des victimes.

C’est un mécanisme humain, qui consiste à être dans le déni pour survivre à une situation de danger. Souvent, les tiers eux-mêmes essaient d’atténuer ce que ressentent les premières concernées. Voir noir sur blanc le diagnostic posé par Opale, mis en perspective avec ce que dit le droit français, rend le cadre clair, factuel, et aide les personnes à ne pas minimiser ce qu’elles traversent.

Une fois cette étape franchie, Opale présente des parcours pour chaque type de violence vécue, avec l’ensemble des ressources, informations et contacts clés pour agir au plus vite. Alors, une fois débarrassée de la charge mentale, la victime peut travailler.

Quelles informations et ressources mettez-vous à disposition ?

Opale répertorie pour chaque personne les associations présentes dans son périmètre, qui correspondent à sa sociodémographie et à son orientation sexuelle. Nous référençons les aides de l’État en simplifiant l’accès à ces informations. Et nous cataloguons, toujours par secteur géographique, les professionnels de la santé et du droit qui s’engagent à nos côtés pour une bonne prise en charge des victimes.

Enfin, la victime peut trouver dans Opale toutes les initiatives mises en place par sa commune ou son employeur afin de l’aider.

“Notre SaaS a prédéfini un certain nombre d’options, et les entreprises n’ont plus qu’à cocher pour signifier si elles veulent ou pas les mettre en place. Cela peut être, par exemple, le fait de donner une journée rémunérée et invisible sur la fiche de paie pour aller porter plainte”

Comment les entreprises intègrent-elles ces informations – ainsi que d’autres engagements – dans Opale, et est-ce qu’Opale apporte aussi un conseil aux DRH ou directions d’entreprises ?

Tout se fait sur un SaaS – Software as a Service. Nous accompagnons l’entreprise pour faire le point sur les dispositifs préexistants, sur ce qui peut facilement être mis en place, sur les évolutions qui pourraient être suscitées et sur leur coût éventuel. Par exemple, avec une prévoyance ou une mutuelle, un accès téléphonique à une assistance sociale peut être compris, et toutes les entreprises cotisent à Action Logement. Typiquement, notre rôle est de fluidifier l’accès à ces ressources très peu exploitées, et de rappeler aux victimes qu’elles ont toute légitimité pour s’en servir.

Pour les actions à lancer, notre SaaS a prédéfini un certain nombre d’options, et les entreprises n’ont plus qu’à cocher pour signifier si elles veulent ou pas les mettre en place. Cela peut être, par exemple, le fait de donner une journée rémunérée et invisible sur la fiche de paie pour aller porter plainte. Ou encore les avances sur salaire, les prêts à taux zéro, être caution pour prendre un nouveau logement. Nous encourageons ce genre d’aide, assez peu coûteuse et qui peut tout changer. Les entreprises peuvent ensuite renseigner les modalités pour en bénéficier : contacter telle personne, envoyer un justificatif – même si nous encourageons à ne pas en demander. En effet, le parcours d’Opale est pensé de manière granulaire : si une femme est arrivée jusqu’à certaines ressources, c’est donc que sa situation est critique. Personne n’ira s’amuser à prétendre devoir déposer plainte pour violences conjugales dans le but de bénéficier d’un congé en plus.

Comment garantissez-vous la vie privée des victimes ?

Si la victime a eu accès à ce type information grâce à Opale, elle saura exactement qui contacter pour obtenir une avance sur salaire. Elle n’aura pas eu besoin d’en parler à son management, aux RH, et sa vie privée sera strictement préservée.

Par ailleurs, nous ne conservons aucune donnée personnelle. La victime lève son anonymat au moment où elle demande à bénéficier d’une aide, mais elle n’est même pas forcée de le faire si elle décide de ne contacter personne. Entre-temps, elle aura pu solliciter l’assistance d’associations et professionnels pertinents, de l’État, et des aides prévues par son entreprise. En somme, même si elle n’est contactée à aucun moment, l’entreprise aura joué son rôle.

“Nous sommes capables de présenter les typologies de violences conjugales au sein d’une entreprise. Il en existe de divers ordres – économiques, psychologiques, sexuelles, physiques – et toutes ne requièrent pas les mêmes actions”

Certaines données peuvent malgré tout être éclairantes pour les entreprises…

Oui, nous pouvons tracer des données anonymisées, ce qui affine le conseil que nous leur apportons. Nous pouvons remonter le nombre de victimes diagnostiquées comme telles dans Opale, par structure. Et nous sommes capables de présenter les typologies de violences conjugales au sein d’une entreprise. Il en existe de divers ordres – économiques, psychologiques, sexuelles, physiques – et toutes ne requièrent pas les mêmes actions. Savoir cela permet aussi d’orienter les formations et sensibilisations à mener.

Proposez-vous des formations pour permettre aux managers de détecter les violences ?

Je ne suis pas pour la formation à la détection des violences car cette idée part de deux postulats : que les violences se voient – ce qui induit une situation extrême où il est déjà très tard pour agir –, et que les managers peuvent se substituer à des travailleurs sociaux qui y sont formés. Et certains managers n’y sont pas sensibles – je vous évoquais un cas en tout début d’entretien.
En revanche, sensibiliser toute une entreprise à ce que sont les violences, ça oui. Concrètement, nous mettons à disposition les moyens pour communiquer sur ces enjeux au sein des sociétés – affichages, mailings, mails types, etc. Nous promouvons aussi des actions de sensibilisation – prises de parole, témoignages – pour que les gens se sentent concernées par le sujet.

Selon moi, les formations doivent être concrètes. S’il y a beaucoup de victimes de violences économiques dans une entreprise, c’est sur cela que la formation devra porter. Encore faut-il disposer des KPIs pour l’identifier.

“Il faut ancrer dans les esprits que les violences existent dans tous les milieux”

Qui s’adresse à vous ?

Les premières entreprises qui nous ont sollicités sont dans les services aux personnes, un secteur féminin et précaire. C’est très bien, mais il faut rappeler qu’il y a des victimes aussi chez des cadres et des dirigeantes. Or, c’est un tabou. Un biais récurrent concernant les femmes victimes de violences est qu’elles doivent être peu éduquées, pauvres et, si possible, issues de l’immigration. C’est pourtant complètement erroné, réducteur et dangereux de penser ainsi.

J’ai été victime de violences et je rappelle toujours que j’ai eu le Bac à 16 ans, que je parle couramment le mandarin. Ni moi, ni mon agresseur ne sommes issus de l’immigration. Il faut ancrer dans les esprits que les violences existent dans tous les milieux.

“Du fait des représentations, le sujet des violences intrafamiliales ne s’invite pas concrètement dans les entreprises où les femmes sont majoritairement cadres”

À lire : Ingrid Crambes-Tisserand et Satya Goetz Lancel (Magasins U) : "On ne peut pas séparer vie professionnelle et personnelle sur les enjeux de violence"

Pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour que les RH s’emparent de l’enjeu des violences intrafamiliales ?

Il ne faut pas négliger l’influence du tabou que cela représente. Je discute avec des groupes dans tous les secteurs, aussi bien dans le privé que dans le public. Je constate que du fait des représentations, le sujet des violences intrafamiliales ne s’invite pas concrètement dans les entreprises où les femmes sont majoritairement cadres. Car les représentations ne leur correspondent pas, ce qui les amène à rester silencieuses pour éviter d’être stigmatisées.

L’autre frein est celui de la vie privée des victimes. Les RH veulent la préserver, et c’est compréhensible. C’est pour cela qu’Opale a été créé : pour venir en aide aux victimes tout en préservant leur vie privée.

“Les femmes ont été habituées à minimiser leurs souffrances. D’où le besoin d’objectiver, avec un outil qui pose des mots sur des réalités et donne une légitimité aux personnes concernées pour agir afin de mettre fin à leur calvaire”

Sur les réseaux sociaux, vous contribuez à changer les représentations sur les violences en parlant de votre propre expérience.

Il est très important pour moi de témoigner car j’ai du recul par rapport à ce qui m’est arrivé.
Dès que je témoigne, une dizaine de femmes m’écrivent en privé pour me raconter ce qu’elles ont traversé, en commençant toujours par me dire “Moi, c’est moins pire que vous” puis en me livrant un récit terrifiant. Les femmes ont été habituées à minimiser leurs souffrances. D’où le besoin d’objectiver, avec un outil qui pose des mots sur des réalités et donne une légitimité aux personnes concernées pour agir afin de mettre fin à leur calvaire.

Par ailleurs, je n’ai plus du tout honte, et sortir de la honte revient à sortir de l’emprise. Les violences conjugales consistent à dominer l’autre. Parler de mon expérience montre aussi que ce qui plaît à de nombreux agresseurs dans des milieux privilégiés est de dominer une femme « puissante ». Cela casse des représentations ancrées.

Vous rappelez aussi que les maltraitances ne se résument pas aux coups.

Il y a beaucoup de types de maltraitances, dont certaines sont invisibles. Pour ma part, j’ai été victime de violences sexuelles, psychologiques et économiques. Or je devais faire illusion au travail en tant que cheffe d’entreprise. Pour moi, longtemps, une femme victime de violences conjugales devait cacher des coquards. Cela a mis du temps avant que je m’aperçoive que ces centaines de messages pornographiques par jour, ces harcèlements sexuels en tous genre étaient des violences. Tout cela était terrible et honteux, mais je ne parvenais pas à mettre en mots ce que je subissais.

Il m’a fallu beaucoup de temps – deux ans – après la séparation pour nommer la violence. Et la police m’a reproché ce laps de temps… C’est pour cela que j’ai créé Opale : pour faire gagner du temps aux femmes. C’est aussi la raison pour laquelle l’outil est disponible en grande partie gratuitement, et dès l’âge de 12 ans, avec un questionnaire adapté.

“Rapportés aux 1,9 million de victimes estimées, les violences conjugales représentent un coût de 57 milliards pour les entreprises françaises. Le tarif d’Opale est annuel, de 1 000 à 20 000 euros par an selon la taille de l’entreprise. C’est peu au regard de ce qui vient d’être exposé”

Quels sont selon vous les leviers essentiels à mettre en place pour en finir avec ces comportements ?

Il faut une action de prévention à grande échelle.

En 2006, bien avant MeToo, une étude de Santé publique France relevait 36 000 plaintes annuelles pour violences conjugales. Aujourd’hui, après MeToo, on en est à 271 000 plaintes, et le ministère de l’Intérieur estime que ce chiffre ne représente que 14 % des victimes. Il y aurait donc 1,9 million de victimes de violences intrafamiliales. L’étude de Santé publique France évaluait le coût des conséquences de ces violences à 68 000 euros par personne, dont 44 % directement imputables aux employeurs, soit 30 000 euros. Rapportés aux 1,9 million de victimes estimées, les violences conjugales représentent un coût de 57 milliards pour les entreprises françaises.

Le tarif d’Opale est annuel, de 1 000 à 20 000 euros par an selon la taille de l’entreprise. C’est peu au regard de ce qui vient d’être exposé.

On sait qu’1 euro dépensé en prévention représente une économie de 87 euros à la sortie. Or les moyens alloués à la prévention et aux associations d’aide aux victimes restent très faibles. Les dépenses contre les accidents de la route, l’alcool ou le tabac ont fonctionné. Pourquoi pas sur ce fait sociétal qui ravage des vies ?

La prévention n’a pas que pour vertu d’aider les femmes à s’en sortir. C’est aussi un vecteur d’éducation pour les hommes. Cela m’est arrivé avec un de mes amis, qui, en découvrant une affiche Opale, m’a dit qu’il avait fait subir certaines choses à sa femme. Il n’en avait pas conscience avant de voir mes affiches, ce qui lui a permis d’interroger ses actes et d’y mettre fin immédiatement. En parler et le montrer favorise aussi un déclic chez les auteurs de ces comportements.

Propos recueillis par Judith Aquien