Face aux défis climatiques et au récent virage politique américain, Fabrice Bonnifet, président du C3D, analyse l’évolution stratégique de la RSE en entreprise. À partir des injonctions contradictoires qui opposent la profitabilité et la durabilité, il repense la relation RSE-RH et plaide pour un modèle économique réellement compatible avec les limites planétaires.

Décideurs. Comment la RSE est-elle prise en compte aujourd’hui au sein des stratégies de gouvernance des entreprises ?

Fabrice Bonnifet. La place de la RSE dans la gouvernance dépend de la maturité des entreprises et de la sensibilité à la préservation du bien commun des personnes qui en sont chargées. Nous sommes passés, en quelques années, d’un rattachement de la RSE à des fonctions supports sans réel poids décisionnel à des fonctions plus opérationnelles, voire directement à la direction générale. Heureusement, la RSE a globalement cessé d’être la priorité numéro un des choses secondaires.

Comment les ressources humaines et la RSE se sont-elles progressivement rapprochées ?

C’est clairement l’obligation de reporting qui a forcé les équipes RSE et RH à se coordonner. Pendant des années, ces deux fonctions ont évolué dans des silos distincts. Les RH percevaient la RSE comme très orientée sur l’environnement, sans faire nécessairement de lien avec ce que cela induit sur le plan social et des droits humains fondamentaux.

En droit français et européen, les obligations sociales sont antérieures au droit de l’environnement. Bon nombre d’indicateurs de la composante sociale de l’ESG ont bénéficié de cet historique du droit social, principalement en matière de santé et de sécurité.

Le devoir de vigilance a introduit de nouvelles thématiques comme celle du salaire décent. Cela a conduit les DRH à s’intéresser à la façon dont les conditions de travail étaient gérées dans l’ensemble de la chaîne de valeur de l’entreprise.

Sur le plan sociétal, de nombreux changements ont aussi eu lieu, créant des liens toujours plus forts entre ressources humaines et RSE.

Tout à fait. Les thèmes de diversité – parité, mais aussi mixité sociale – sont apparus récemment. Depuis la loi Copé-Zimmerman, nombre d’entreprises ont élaboré des plans d’action, plaçant ces enjeux purement RSE dans le scope naturel des RH.

Et arrivent maintenant tous les sujets de santé mentale et de QVCT, qui correspondent aux nouvelles attentes d’équilibre vie professionnelle-vie personnelle des jeunes générations. Là aussi, les RH tiennent compte de cette dimension, notamment depuis la pandémie de Covid, qui a accéléré l’instauration du télétravail et a fait naître une réflexion sur le confort et l’intimité dans les bureaux.

“Le devoir de vigilance en vigueur depuis 2017 a permis d’étendre les enjeux de santé et sécurité au travail”

Quel bilan tirez-vous de ces évolutions ?

En dix ans, les fonctions RH et RSE ont fini par trouver un mode opératoire collaboratif pour tirer vers le haut l’ensemble des thématiques sociales de l’entreprise. Et la régulation a été très structurante : le devoir de vigilance en vigueur depuis 2017 a permis d’étendre les enjeux de santé et sécurité au travail au-delà des seuls collaborateurs des entreprises. Et aujourd’hui, la CSRD – quoi qu’elle devienne – marque une nouvelle étape en matière de transparence des pratiques sociales dans l’entreprise. Cependant, il est encore trop tôt pour en tirer des enseignements pour les parties prenantes – dont les investisseurs.

Que penser, en parallèle de ces progrès, des reculs climatiques et sociétaux impulsés par la politique de Donald Trump ?

Le début du mandat s’apparente à une sorte de chaos permanent, je doute que cela soit propice à créer la confiance dont les milieux des affaires ont besoin pour investir et se projeter. Là aussi, il est trop tôt pour tirer un bilan des troubles géopolitiques résultants, mais l’enjeu climatique mériterait plus d’attention et de sérieux.

“Que pouvons-nous faire à part résister à l’obscurantisme ?”

Des entreprises américaines implantées en France ont déjà abandonné certains pans de leur politique DEI. Quelles barrières faut-il ériger pour renforcer ces normes ?

Comme beaucoup de monde, je suis atterré mais que pouvons-nous faire à part résister à l’obscurantisme ? Je pense qu’il faut laisser le temps aux progressistes européens de s’organiser pour créer un électrochoc de solidarité. C’est aussi à cela que servent les crises. C’est l’occasion pour nous, y compris les entreprises, de nous remettre en question. Certaines voudront être les bonnes élèves de “l’ex-grand frère” américain en reniant leurs engagements RSE. D’autres, les plus lucides, les maintiendront. Car le management comme les gouvernements sont des énergies… renouvelables !

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“Il est nécessaire que les actionnaires comprennent que l’important est d’être toujours plus durables pour pouvoir transmettre, de génération en génération, des modèles économiques compatibles avec les limites planétaires 

Comment promouvoir cette approche écologiste dans une époque marquée par la post-vérité et la quête du profit ?

Protéger le vivant et lutter contre le péril climatique ne permettra pas à la plupart des entreprises de gagner plus d’argent. Pour beaucoup, il va falloir choisir entre grande profitabilité et durabilité synonyme d’une profitabilité plus raisonnable. En effet, il va falloir intégrer de nouvelles dépenses pour limiter les impacts négatifs. Une chose est sûre, il n’y aura pas d’économie prospère sur une planète qui est en train de se transformer en étuve.

Il est donc nécessaire que les actionnaires comprennent que l’important est d’être toujours plus durables pour pouvoir transmettre, de génération en génération, des modèles économiques compatibles avec les limites planétaires.

Justement, comment créer un tel modèle durable ?

Pour être durable, il faut intégrer, dans les processus de production, une approche plus circulaire. Le but est de rompre avec l’économie linéaire qui consiste à extraire, fabriquer, vendre, utiliser et jeter. Ce modèle n’est pas durable car les ressources ne sont pas infinies. Nous devons fabriquer moins et utiliser plus et mieux, puis recycler. C’est l’économie de la fonctionnalité.

Quid du volet social ?

Je suis persuadé qu’il en va différemment des enjeux sociaux. Donner de bonnes conditions de travail aux équipes et se préoccuper de leur santé mentale ne peut qu’être bénéfique. Les taux de désengagement sont colossaux – l’enquête Gallup parle de 65 % en France – et ont un coût considérable, car les salariés sont désabusés. Les entreprises dont le management est fondé sur la confiance ont des collaborateurs plus épanouis, qui tombent moins malades et sont plus productifs. C’est évidemment profitable à tout le monde.

Vous êtes coauteur de L’Entreprise contributive. Concilier monde des affaires et limites planétaires (Dunod, 2022). En quelques mots, quelle réponse apportez-vous à la question que pose votre livre ?

D’abord, il faut accepter qu’il y ait des limites à la disponibilité des matières premières et à la résilience des services écosystémiques. À partir de là, les entreprises doivent reconfigurer leur modèle économique pour en tenir compte. C’est possible, mais il faut tout changer.

“Si nous étions raisonnables, l’IA devrait être en priorité utilisée pour des usages véritablement utiles au bien commun. C’est cela, le ‘techno-discernement’”

Le monde du travail est secoué par l’arrivée de l’IA. Or, les coûts très élevés de cette technologie en eau et en énergie sont bien connus. Quel message souhaitez-vous transmettre sur ce point ?

Par le passé, toutes les technologies n’ont pas provoqué des révolutions d’usages : le métavers, la 5G, l’hydrogène, les voitures autonomes, etc., n’ont pas encore démontré leur capacité à changer la vie de la majorité des gens. L’IA semble notablement plus puissante pour modifier les modèles économiques, mais ses conséquences sur la consommation d’énergies, de ressources minérales et d’eau vont rapidement se heurter aux limites planétaires et à des conflits d’usage.

Si nous étions raisonnables, l’IA devrait être en priorité utilisée pour des usages véritablement utiles au bien commun. C’est cela, le “techno-discernement”. Tôt ou tard il faudra réguler cette technologie.

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Quels espoirs ou angoisses la CSRD suscite-t-elle chez vous [l’entretien a eu lieu avant publication du projet Omnibus, NDLR] ?

Il est impossible de savoir ce qui ressortira exactement des amendements en cours. Ce qui est sûr, c’est qu’entre simplifier, dénaturer et renoncer, il y a beaucoup de nuances, et il serait souhaitable que la nouvelle mouture de la directive conserve a minima le concept de double matérialité. L’Europe dispose de peu de ressources minérales et fossiles : nous avons intérêt à faire advenir une économie libérée de la contrainte carbone. Au-delà de l’urgence climatique, c’est aussi un enjeu de souveraineté et de compétitivité.

Propos recueillis par Judith Aquien