Diversité, équité et inclusion au travail : résister face au revirement américain
Le virage à 180° de la Silicon Valley
La récente déclaration de Mark Zuckerberg, clamant le besoin de retrouver “plus d’énergie masculine” au sein de son empire, a de quoi faire frémir. Accompagnée d’une ode à la vision américaine et permissive d’une liberté d’expression portée aux nues par le camp trumpiste et servant la défense de la post-vérité à grand renfort de fake news, cette régression promet d’être lourde de conséquences sur le monde du travail. Sur les réseaux et ailleurs, les déclarations du PDG de Meta sur la fin des modérations des publications relatives au genre et à la race constituent un blanc-seing pour des pratiques d’entreprise ouvertement discriminantes, écrasant des talents déjà confrontés à un véritable parcours du combattant pour accéder à certains postes, pavé d’embûches à chaque étape. Dans le sillage transphobe de Donald Trump, Mark Zuckerberg a décrété que les hommes trans travaillant chez Meta ne trouveraient plus de protections périodiques dans les toilettes masculines. Un étrange sens des priorités, qui envoie avant tout un signal clair : place au démantèlement, dans les moindres détails, des politiques DEI qui faisaient jadis des entreprises de la Silicon Valley des guides vers des pratiques progressistes et innovantes – au meilleur sens du terme – en matière de RH.
De fait, le 25 janvier, c’est Amazon qui a opéré divers changements dans sa politique RH : “l’équité pour les Noirs” et “les droits LBGTQ+” ont ainsi disparu des règlements de l’entreprise, et la mention “transgenre” a également été supprimée.
Ce ralliement à une idéologie “anti-woke” inquiète – pour ses adversaires, le wokisme consiste visiblement à considérer respectueusement les individus qui n’ont pas le privilège d’être des hommes blancs, valides et hétérosexuels –, et ce n’est que le début. Lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, Elon Musk achevait son discours de nouveau ministre par deux saluts nazis. Un geste dénué de la moindre ambiguïté, dont de nombreux représentants de l’extrême droite et de mouvances néonazies se sont réjouis à travers le monde.
Quelques jours auparavant, d’autres entreprises particulièrement influentes aux États-Unis – McDonald’s, Walmart, Amazon, Toyota, Boeing et, de manière plus surprenante compte tenu de leurs récentes productions, Disney – se mettaient au pas, et annulaient les budgets et postes relatifs à une meilleure égalité des chances en leurs murs.
Nul doute que d’autres leur emboîteront le pas, d’autant que Donald Trump a déclaré, dans son discours, qu’il mettrait “fin à la politique gouvernementale visant à intégrer la race et le genre dans tous les aspects de la vie publique et privée”. Et d’ajouter, anéantissant tout espoir de reconnaissance et d’existence paisible pour les personnes queer et transgenres, que la politique officielle de son gouvernement sera désormais “qu’il n’existe que deux sexes, masculin et féminin”.
Quelle capacité de résistance aux États-Unis et en Europe ?
Malgré la présence de Tim Cook à l’investiture de Donald Trump, Apple a réaffirmé son attachement aux actions en faveur de l’inclusion et de la diversité. De son côté, la directrice DEI Lindsay-Rae McIntyre écrivait fin décembre sur son blog que “la politique DEI de Microsoft est plus importante que jamais”, affirmant : “Nous continuons de croire que le business de Microsoft doit être diversifié et inclusif pour créer des produits, des services et une main-d’œuvre qui renforcent [“empower”] le monde.”
En Europe, les prises de parole restent timides – et ce n’est pas rassurant. “N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.” La fameuse idée de Simone de Beauvoir résonne étrangement.
“Depuis 25 ans, je participe le plus activement possible au développement d’une société ouverte / équilibrée / juste et la bonne nouvelle, c’est que je vais accélérer”, Jean-Claude Legrand, DRH Monde de L’Oréal
Néanmoins, à l’échelle de la France, certaines entreprises très influentes affirment leur résistance. Ainsi, sous un post LinkedIn très engagé d’Aurélie Judlin de Hemptinne, directrice du cabinet Stimulus (Human & Work), le DRH Monde de L’Oréal, Jean-Claude Legrand, déclarait : “Pour ce qui concerne les nouvelles positions pour le moins ‘surprenantes’ de monsieur Zuckerberg, c’est plus que jamais le moment de ne rien lâcher. Pour ma part depuis 25 ans, je participe le plus activement possible au développement d’une société ouverte / équilibrée / juste et la bonne nouvelle, c’est que je vais accélérer.”
Delphine Pouponneau, présidente de l’Association française des managers de la diversité (AFMD) et directrice DEI chez Orange, fait également part de ses réflexions. “Ce qui se passe est affligeant. Qu’une grande démocratie comme les États-Unis puisse soutenir ce genre d’action ne peut que libérer la parole chez ceux qui n’osaient pas se lâcher. Cela demande plus de vigilance, mais aussi que l’on comprenne pourquoi ce rejet a lieu. À l’AFMD, nous menons cette année un travail de prospective sur la façon dont les politiques DEI doivent évoluer pour préserver la cohésion sociale, et éviter les clivages et les polarisations.”
“À l’AFMD, nous menons cette année un travail de prospective sur la façon dont les politiques DEI doivent évoluer pour préserver la cohésion sociale, et éviter les clivages et les polarisations”, Delphine Pouponneau, directrice DEI d’Orange et présidente de l’AFMD
En tant que présidente de l’AFMD, elle a tout de suite réuni ses adhérents pour sonder l’ambiance : “Dès les premières déclarations de Trump et les annonces de Zuckerberg, nous avons organisé des échanges avec les adhérents de l’AFMD, dont plus d’une dizaine confirment d’ores et déjà leurs engagements. De fait, ces adhérents sont convaincus que les valeurs qu’ils défendent sont aussi des accélérateurs de performance pour leur entreprise et de bien-être pour les équipes. Néanmoins, nous observons de près les signaux faibles des sorties d’adhésions.”
Dans ce contexte à la fois anxiogène et encourageant, Delphine Pouponneau voit les réglementations locales comme des boucliers : “Grâce aux réglementations françaises (index Rixain et Pénicaud) et européennes (directives sur la féminisation des boards et la transparence des salaires, CSRD), nous sommes encore assez protégés.”
Il n’en reste pas moins que de nombreuses questions se poseront inévitablement, si l’Europe venait à se laisser influencer par la politique américaine. Qu’adviendra-t-il de l’index Rixain, et des politiques incitatives grâce auxquelles l’égalité des chances tente, peu à peu, de ne pas être un vain mot ? Qu’en sera-t-il du travail colossal mené par les associations comme L’Autre Cercle, qui lutte pour aider les personnes LGBT+ à s’épanouir au travail en leur donnant plus de visibilité, et en créant des réseaux d’alliés et de rôle modèles ? Qu’en sera-t-il de cette solidarité essentielle pour la cohésion des équipes et la société ? Que deviendront les initiatives comme #StOpE pour lutter contre le sexisme au travail ? Qu’en sera-t-il du progrès sociétal ?
L’heure de la résistance a sonné, et il est rassurant de constater que les plus grandes entreprises françaises affirment haut et fort leurs valeurs.
Judith Aquien