Des médias à son service, une connaissance de la politique, de la volonté, un réseau, un manque de leadership dans son camp. Plus le temps passe, plus Mathieu Pigasse est susceptible de se lancer dans la course à l’Élysée. Il ne lui manque qu’un ingrédient : la volonté de "prendre son risque" pour paraphraser un autre banquier d’affaires devenu président de la République. Premier épisode de "Politique fiction", notre série de l’été.

Le grand public comme les observateurs ont souvent tendance à mettre sur le même plan Vincent Bolloré et Mathieu Pigasse. Il est vrai que les deux hommes investissent une partie de leur fortune dans la presse pour mener un combat idéologique. Très à droite pour le premier, résolument à gauche pour le second. Mais, si le Breton conserve une parole rare et ne met pas la main dans le cambouis de la politique politicienne, son cadet pourrait-il déclarer sa candidature à la présidence de la République ?

Semer des graines

Depuis le début de l’année 2026, le banquier d’affaires multiplie les cartes postales. En janvier, sur France Inter, il déclare "vouloir peser le plus possible". "Par principe, je n’exclus rien", ajoute-t-il. En avril, il participe au rassemblement de la gauche non mélenchoniste à Liffré en Bretagne, puis, en juin, il se confie à l’AFP : "Si la solution passe par moi, je serai prêt", promet-il.

L’été passe et l’homme chargé de restructurer la dette vénézuélienne mûrit sa réflexion. Un indice ne trompe pas : tous les médias dans lesquels Mathieu Pigasse possède des parts multiplient les articles, éditos et couvertures élogieuses. L’Obs titre "La solution ?" avec son portrait en couverture, Les Inrocks surenchérissent avec un subtil "La rockstar de la gauche".

Plus finement, le candidat potentiel enchaîne les rencontres avec les milieux patronaux, le monde de la culture, la haute fonction publique, les ONG afin de constituer une équipe de campagne, lancer sa candidature et susciter l’adhésion de l’ensemble de la gauche non mélenchoniste.

Au fil des semaines, il commence à exposer son idéologie : à gauche sur les plans économique et sociétal, pro-UE, pro-nucléaire, résolument offensif face à l’extrême droite et nostalgique de la gauche plurielle jospiniste. De quoi, espère-t-il, attirer à lui la gauche modérée, mais aussi une partie de l’électorat qui, bien que plus radical, a des réticences à voter pour Mélenchon.

Personne n’a, au fond, intérêt à se rallier à Pigasse. Un millionnaire influent et de gauche ne peut toutefois être ni clashé, ni maltraité, ni méprisé. À sa manière, chaque camp écarte son offre de service

L’impossible récolte

Mathieu Pigasse partage un point commun avec la plupart des leaders de ce courant, tels Jacques Delors ou Bernard Cazeneuve : le manque de goût pour la bagarre. En somme, comme ses aînés, il attend qu’on fasse appel à lui en sauveur avant de se déclarer candidat. Mais toutes les chapelles de la gauche entendent se lancer sur la ligne de départ.

Personne n’a, au fond, intérêt à se rallier à Pigasse. Un millionnaire influent et de gauche ne peut toutefois être ni clashé, ni maltraité, ni méprisé. À sa manière, chaque camp écarte son offre de service.

Olivier Faure, premier secrétaire du PS, joue la montre : "Il faudrait un vote du bureau national, puis un vote des militants pour accepter l’idée que Mathieu Pigasse puisse candidater à une primaire où les socialistes seraient parties prenantes. Puis, il faut voter sur l’organisation de ladite primaire, ce qui prend du temps." Les écologistes, de leur côté, estiment que "Pigasse a toute sa place dans un collectif sans jouer sa carte personnelle". Incompréhensible pour tous, sauf pour le principal intéressé, qui intègre qu’il n’est pas le sauveur qu’il imaginait être. Les Insoumis, eux, pilonnent un élément de langage élaboré en haut lieu : si Mathieu Pigasse veut faire gagner la gauche, qu’il se range derrière Jean-Luc Mélenchon, seul responsable de ce bord politique capable de conquérir l’Élysée.

Face à ce désaveu, le chef d’entreprise de 58 ans bat en retraite et refuse de soutenir un candidat en particulier. Beau joueur, il mettra ses médias au service de tous les candidats de gauche en lice.

Lucas Jakubowicz