La dynamique électorale du RN pousse les milieux patronaux à adopter une posture conciliante à l’égard du parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Mais certains ne l’entendent pas de cette oreille…

Quelles relations établir avec le RN ? Alors que le parti consolide son implantation à l’Assemblée nationale, dans les collectivités locales et pourrait gagner la présidentielle de 2027, les milieux patronaux semblent avoir choisi leur ligne : ni ralliement, ni cordon sanitaire.

Ni ralliement, ni cordon sanitaire

Le mouvement fondé par Jean-Marie Le Pen est désormais considéré comme tous les autres et fait office d’interlocuteur fréquentable. Jordan Bardella est invité aux universités du Medef, au même titre que tous les chefs de partis. Ce printemps, Marine Le Pen a dîné avec des grands patrons, dont Bernard Arnault, tandis que Jordan Bardella a déjeuné avec le bureau exécutif du Medef.

Pour les milieux patronaux, l’objectif est d’influencer discrètement le programme économique d’un parti qui pourrait être amené à gouverner. Il faut donc faire passer des messages en privé et se garder de trop grandes critiques en public. Le RN se sert de cette neutralité pour montrer à quel point il est devenu fréquentable.

Le RN se sert de la neutralité du patronat pour montrer à quel point il est devenu fréquentable et prêt à gouverner

"Se taire, c’est prendre position"

Mais quelques grands patrons ne sont pas sur la même longueur d’onde et combattent publiquement les idées du parti. Si Catherine McGregor, dirigeante d’Engie, a reconnu avoir dîné début avril avec Marine Le Pen, elle ne veut pas servir de caution. Lors d’un évènement organisé par l’Association des Journalistes économiques et financiers (Ajef), elle affirme avoir partagé la table avec la "double finaliste" des deux dernières présidentielles pour défendre les intérêts de son groupe et de la transition énergétique malmenés par les "idées du RN qui sont mauvaises pour la France".

Plus radical encore, le président de la Maif Yves Pellicier a boycotté le déjeuner organisé avec Jordan Bardella le 20 avril et n’a pas manqué de le faire savoir dans Libération : "Le risque politique est aujourd’hui majeur", "avec l’extrême droite, il n’y a pas seulement un risque d’instabilité sociale, mais aussi un risque économique, écologique et social", "se taire à ce moment précis, c’est déjà prendre position". Il tient la même ligne que Pascal Demurger, directeur général de l’assureur. Peu avant, il avait qualifié dans Le Monde le rapprochement entre les élites économiques et le parti populiste "d’erreur tactique" et "d’illusion politique".

Pour Pascal Demurger, le rapprochement entre RN et élites économiques est une "erreur tactique" et une "illusion politique"

Les prises de position créées par ces agapes printanières ressemblent à la situation connue durant les législatives anticipées de 2024. À l’époque, le président franco-australien de Safran, Ross McInnes avait porté publiquement le fer contre les idées portées par le RN accusées de proposer "une dystopie" puis de jeter le doute "sur la loyauté des binationaux vus comme des demi-français". Cependant, l’immense majorité des élites patronales avait pris langue avec le favori des sondages pour obtenir des garanties, notamment sur la réforme des retraites ou la compétitivité.

Le front républicain établi à la hâte entre les deux tours a empêché le patronat de composer ouvertement avec le RN. Il se pourrait que ce ne soit que partie remise…

Lucas Jakubowicz