Gabriel Attal et Édouard Philippe se rêvent candidats en 2027. Les deux hommes assument leur ambition, disposent d’un parti à leur service et chassent le même électorat. Mais il n’y aura de la place que pour un. Qui remportera la partie ?

La formule popularisée par Jacques Chirac, est bien connue des amateurs de politique : "Il n’y a pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot." Dans la rivière centriste, deux poids lourds rêvent d’une candidature en 2027 : Gabriel Attal et Édouard Philippe. Les deux affichent clairement leurs ambitions et sortent renforcés du scrutin municipal. Mais un seul sera sur la ligne de départ. Sauf à prendre le risque d’empêcher leur famille politique d’accéder au second tour.

Renforcés

Du côté de l’ancien juppéiste, la règle était simple : une défaite aux municipales dans son fief du Havre aurait grandement fragilisé sa candidature potentielle. Les sondages, qui annonçaient un résultat incertain, se sont trompés. Le 22 mars au soir, Édouard Philippe a été largement réélu maire avec plus de six points d’avance sur son rival communiste Jean-Pierre Lecoq. De quoi lui donner "des raisons d’espérer quand tous ceux de bonne volonté se rassemblent dans un discours de vérité et qu’ils écartent les extrêmes", s’est-il félicité dans la foulée.

Seul problème, Gabriel Attal ne semble guère enclin à se rallier et entend lui aussi incarner un  "discours de vérité" face aux extrêmes. Si Renaissance n’a pas significativement renforcé son implantation, le mouvement a sauvé les meubles : il n’a jamais compté autant d’élus locaux et peut accrocher deux grandes villes à son tableau de chasse, Annecy et Bordeaux remportées par les anciens ministres Antoine Armand et Thomas Cazenave. Surtout, Gabriel Attal a consolidé son contrôle sur l’appareil, la logistique et les militants.

Battre le fer tant qu’il est chaud ?

Pour paraphraser L’Internationale, les deux rivaux hésitent à ce stade à "battre le fer tant qu’il est chaud". Aller trop vite en besogne, c’est prendre le risque de se griller trop tôt, de semer la zizanie, de paraître carriériste. Leur objectif ? Se placer au-dessus de la mêlée, devenir incontournables et faire de leur candidature une évidence lorsque le moment sera venu.

Édouard Philippe s’est déjà lancé dans la course et compte égrainer des petits cailloux dans les mois à venir. Il promet un "programme massif et large" qui sera "déroulé progressivement". Pour l’heure, à part de vagues propos sur l’immigration, rien de très concret n’est sorti. Logique, il compte garder une parole rare et précieuse. "Les Français n’ont pas du tout envie que la présidentielle commence maintenant. Ils sortent d’une campagne municipale, ils en ont parfois 'ras la couenne', si vous me permettez cette expression", a-t-il affirmé sur Ici Normandie, lundi 30 mars.

De son côté, Gabriel Attal s’attache à mettre Renaissance en ordre de bataille et s’apprête à publier un livre fin avril aux éditions de L’Observatoire. Un passage obligé pour tout candidat à la présidence de la République qui se respecte.

Gabriel Attal publiera un livre fin avril. Un passage obligé pour tout candidat à la présidence de la République qui se respecte

Rupture avec le macronisme

Arrivera un moment où les deux hommes seront bien contraints de dévoiler leur programme. Un exercice d’équilibriste délicat s’imposera : il faudra se démarquer d’Emmanuel Macron sans trop critiquer l’héritage, dont ils sont à la fois comptables et parties prenantes.

Maturation ou procrastination ? Actuellement, impossible de définir précisément l’attalisme ou le philippisme. "Le moment venu, j’entrerai dans la campagne présidentielle de façon extrêmement déterminée, on vient tranquillement", assure Édouard Philippe. Conscient que la victoire se jouera plutôt à droite, il semble mûrir un programme faisant une synthèse d’étatisme, de libéralisme, de fermeté sur les plans sécuritaire et migratoire. Du "en même temps" revisité ? Un comble pour celui qui entend s’affranchir du macronisme. Lui-même et ses soutiens argueront qu’ils tiennent non pas un discours consensuel, mais une ligne de vérité. Certains, notamment Bruno Retailleau, affirment que l’immigration n’est pas une chance ? Il rétorque au Figaro : "Il faut assumer qu’on a besoin d’une immigration, parce qu’on a une population active qui se contracte. Giorgia Meloni a délivré 500 000 nouveaux visas !". De même, lorsque l’on doute de sa détermination à réduire le déficit, il répond que les comptes ont dérapé après son départ de Matignon et met en avant l’action de cost killer de Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire et membre d’Horizons.

Actuellement, impossible de définir précisément l’attalisme ou le philippisme

Son rival, Gabriel Attal, n’a pas encore dévoilé son potentiel programme. Mais, il entend, lui aussi, rompre avec le macronisme, même si son discours a pour le moment un parfum de "en même temps". Si l’armature idéologique d’Édouard Philippe fait fortement penser à Jacques Chirac ou Alain Juppé, le président de Renaissance rappelle davantage Emmanuel Macron. Comme lui, il veut parler aux électeurs de gauche. Dernier appel du pied en date, le 24 mars sur France Inter où il s’est adressé "à tous les sociaux-démocrates, écœurés par les mensonges d’Olivier Faure et par un parti qui a renié ses valeurs […] Je dis : Renaissance est votre maison commune".

Si leur ligne stratégique n’est pas encore définie, Édouard Philippe et Gabriel Attal sont déterminés et croient en leurs chances. Statistiquement, ils n’ont pas tort.

Le bloc central existe toujours ! 

Malgré dix années de macronisme, le bloc central reste numériquement toujours important dans le pays, en dépit de la montée des extrêmes. Il comprend plusieurs segments du corps électoral qui ont la particularité d’être peu abstentionnistes, de voter utile et de craindre plus que tout un second tour opposant un candidat RN à Jean-Luc Mélenchon. Parmi eux, la majorité des retraités aisés, des cadres supérieurs, des catholiques séculiers principalement concentrés dans la France de l’Ouest.

Même après dix années de macronisme, le bloc central reste numériquement toujours important dans le pays

Actuellement, les sondages montrent que cette "manne" est dispersée entre plusieurs candidatures potentielles : Attal-Philippe, mais aussi Raphaël Glucksmann sur le flanc gauche et, dans une moindre mesure, Bruno Retailleau sur le flanc droit.

Pour se hisser au second tour, il est donc primordial de ne pas avoir de concurrence au sein du bloc central afin d’obtenir le score le plus élevé possible, puis de siphonner les candidats de gauche et de droite classique qui n’incarnent plus le vote utile. Une manœuvre parfaitement réussie par Emmanuel Macron en 2022. L’actuel président avait atteint un score de 27,8 % en bétonnant son socle tout en attirant une partie du vivier potentiel d’Anne Hidalgo et, surtout, de Valérie Pécresse.

Appels à l’unité

Une chose est certaine, une double candidature effacera automatiquement les chances d’accéder au second tour, au bénéfice probable du RN et de LFI. Le centre a donc l’obligation de partir uni, ce qui suppose qu’un des deux hommes renonce. Depuis un an, les sondages qui se succèdent donnent une large avance à Édouard Philippe sur Gabriel Attal.

Lucas Jakubowicz