Le taux de natalité de l’Hexagone est au plus bas. Pour la députée du Loiret, présidente de la mission d’information sur les causes et les conséquences de la dénatalité, il est possible de changer la donne. À condition d’activer les bons leviers.

Décideurs. Le taux de natalité en France n’a jamais été aussi bas qu’en 2025, le solde naturel du pays est négatif. Ces chiffres étaient-ils attendus ? Dépassent-ils les pires prévisions ?

Constance de Pélichy. Les pouvoirs publics s’attendaient à de mauvais chiffres. L’année précédente, nous étions à un peu plus de 1,6 enfant par femme. Nous espérions 1,58 ou 1,59 pour 2025, nous sommes à 1,56. Et si l’on considère la seule métropole, le taux tombe à 1,53. La chute est donc plus rapide que prévu puisque l’Insee anticipait un solde naturel négatif à l’horizon 2030, voire 2035.

Comment expliquer cette accélération ?

Il y a un double phénomène. La génération née entre 1945 et les années 1960, particulièrement nombreuse, arrive dans le grand âge. En parallèle, la baisse de la natalité est plus importante qu’anticipé. Le nombre de naissances en 2025 est 25 % plus bas qu’en 2010, ce qui est démographiquement phénoménal.

Cette tendance n’est pas propre à la France : elle concerne les démocraties occidentales mais aussi le monde entier. Des pays naguère très féconds, comme la Turquie, l’Iran ou la Tunisie, sont passés sous le seuil de 2,1 enfants par femme. Désormais, sur l’ensemble du globe, on a les enfants que l’on désire avec des parentalités plus investies.

"Le nombre de naissances en 2025 est 25 % plus bas qu’en 2010, ce qui est démographiquement phénoménal"

Les enfants étant plus désirés, ils sont probablement plus choyés. Mais cette baisse des naissances a des conséquences sur l’économie de la France…

La principale est évidemment le manque de main-d’œuvre que l’on commence déjà à ressentir dans certains secteurs. C’est le cas, notamment, dans la restauration ou le soin à la personne qui sont déjà en grande tension. Mais les auditions parlementaires font aussi remonter des préoccupations de certains secteurs, comme le nucléaire, où les stratégies se mènent sur le temps long avec des compétences pointues. C’est pourquoi certaines entreprises mettent en place des politiques très favorables aux jeunes parents.

Autre effet pervers, une société qui vieillit est une société qui innove moins. Vous le voyez très bien dans une entreprise. La jeunesse apporte toujours un regard nouveau et éclairant. Or, la France a besoin d’innover pour rester compétitive sur le grand marché mondial. Si l’on ne fait plus d’enfants, il faudra aller chercher ailleurs cette jeunesse et cette créativité, notamment par une immigration qualifiée. Hélas, la France est le pays de l’OCDE qui attire l’immigration la moins productive. La bataille des cerveaux sera l’un des grands enjeux de demain.

Cela dit, le Japon ou la Corée du Sud ont des taux de fécondité et d’immigration faibles et restent en pointe en matière d’innovation…

À l’instant T, oui. Mais si la Corée du Sud s’apprête à dépenser des centaines de milliards de dollars pour tenter de relancer sa natalité, ce n’est pas pour rien…

Vous êtes donc en désaccord avec les technosolutionnistes qui estiment que l’IA ou les robots suffiront à compenser la baisse de la population ?

Ces personnes se placent sur le terrain de l’opinion. Pour le moment, rien ne laisse penser que ce soit vrai. Pour ma part, je suis persuadée que l’intelligence humaine gardera des capacités que l’IA n’aura jamais.

Est-ce une bonne idée de supprimer des postes d’enseignants pour tenir compte de la baisse de la natalité ? Des effectifs plus réduits ne constitueraient-ils pas un atout pour mieux former la jeunesse ?

L’une des questions que plusieurs députés, dont moi, posent au ministère de l’Éducation nationale est la suivante : est-il souhaitable de supprimer 25 % de professeurs quand on a perdu 25 % d’élèves ? Il faut faire attention de ne pas tomber dans la caricature, le nombre d’élèves par classe n’est pas la seule variable pour expliquer des performances scolaires et le bien-être des enfants.

À quels autres facteurs pensez-vous ?

Le rythme de l’enfant, par exemple. La France est l’un des pays où les femmes terminent le plus tard. En Allemagne, le temps de travail moyen d’une mère est de 28 heures par semaine. En Suède, la journée se termine vers 15 h ou 16 h, sans être à temps partiel. Les journées sont adaptées au temps de l’enfant, la société s’adapte. Dans notre pays, il est courant qu’un enfant de trois ans soit déposé à 8 h 30 le matin et récupéré après 18 h.

Les politiques publiques peuvent-elles permettre de retrouver un taux de 2,1 enfants par femme ou, au moins, de limiter la casse ?

Il n’y a pas de fatalité. Les jeunes personnes, notamment les femmes, souhaitent plus de deux enfants. Le désir est toujours là. En Allemagne pendant longtemps, être mère signifiait renoncer à sa carrière. En 2010, le pays a refondu sa politique familiale : droit à l’accueil, assurance de trouver une place en crèche à partir d’un an, congé parental revu à la hausse… La première puissance économique et démographique du Vieux Continent a relancé sa natalité en passant de 1,3 à 1,5, même si le Covid a tout bouleversé. Concernant la France, je pense que l’on peut remonter et se stabiliser à 1,6 ou 1,7. Mais un taux de 2,1 paraît illusoire. Même la Suède, pourtant en pointe en matière de politique familiale, se situe à 1,4.

Selon vous, il est indispensable de changer la mentalité de la société. Pourriez-vous en dire plus ?

La famille et les enfants sont invisibilisés dans la société. La polémique "No Kids" à la SNCF en est une illustration. Elle s’ajoute au fait que les restaurants et de nombreux lieux publics ne sont pas conçus pour les enfants ; les familles ne s’y sentent pas toujours les bienvenues. Si avoir un enfant signifie ne plus pouvoir sortir…

"Le discours volontariste appelant à faire des enfants pour la patrie ainsi que la distribution de chèques se révèlent peu efficaces. On ne devient pas parent pour la grandeur du pays"

Cela dit, la "propagande" invitant à faire des enfants n’a pas l’air de fonctionner…

Effectivement, le discours volontariste appelant à faire des enfants pour la patrie ainsi que la distribution de chèques se révèlent peu efficaces. Les pays optant pour cette rhétorique, comme la Turquie, la Russie, la Hongrie ou la Pologne, ne parviennent pas à relancer durablement et significativement leur natalité. C’est même souvent contre-productif. On ne fonde pas une famille dans une optique nationaliste. La clé est surtout de faciliter le quotidien des parents. Pour faire des enfants, il faut être optimiste, et les femmes détestent par nature que l’on instrumentalise leur corps. Elles ne sont pas des pondeuses pour apporter de la chair à canon ou de la main-d’œuvre !

Le terme de réarmement démographique utilisé par Emmanuel Macron n’est donc pas très habile…

Pour ma part, j’avais très mal vécu l’emploi de cette expression alors que je venais d’accoucher quelques mois auparavant. Je ne suis pas là pour réarmer la France. C’est une sémantique violente, guerrière sur un point qui n’a pas lieu de l’être. Par contre, me dire que je participe à un projet de société, oui. Mais nous avons supprimé l’allocation familiale universelle. Pourquoi ?

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz