La baisse du taux de natalité est plus forte et plus rapide qu’attendu. Formation, retraites, salaires, pouvoir d’achat : les défis sont nombreux.
Dénatalité : quelles conséquences économiques pour la France ?
Le 13 janvier 2026, le traditionnel bilan démographique de l’Insee a fait l’effet d’une bombe. Pour la première fois depuis 1945, le solde naturel de la France est négatif. Pour faire simple, il y a eu plus de décès que de naissances dans le pays en 2025. Autres données importantes : le taux de natalité est de 1,56 enfant par femme et le nombre de naissances en baisse de 24 % par rapport à 2010.
La France est donc entrée dans la "marée descendante de la dénatalité", pour reprendre le titre d’un rapport rédigé par l’économiste Maxime Sbaihi à l’intention du Haut-commissariat à la stratégie et au plan. Si la diminution du nombre de nouveau-nés et le vieillissement de la population étaient anticipés par les autorités, le phénomène s’avère plus rapide et plus fort que les projections initiales. Avec quelles conséquences pour l’économie de l’Hexagone ?
Moins de salariés pour l’économie
La première est prévisible : moins d’enfants aujourd’hui, ce sont moins de travailleurs demain. Dans son rapport, l’économiste Maxime Sbaihi note que, en dix ans, le nombre d’écoliers scolarisés dans le premier degré est en chute de 8 %. Entre 2010 et 2024, 1 662 écoles maternelles et 4 227 écoles primaires ont fermé leurs portes. Cette tendance va se répercuter sur l’enseignement supérieur, puisque, d’ici à 2042, le nombre d’étudiants devrait baisser de 20 % par rapport à son niveau actuel.
D’ici à 2042, le nombre d’étudiants devrait baisser de 20 % par rapport à son niveau actuel
Pour le patronat et la classe politique, une révolution s’amorce : "Hier occupée à combattre le chômage et les pénuries d’emploi, l’action publique va désormais devoir s’attaquer aux pénuries de main-d’œuvre, aux carences de bras et de cerveaux nécessaires pour faire tourner l’économie. La perspective de manquer de travailleurs avant de manquer de travail est un renversement copernicien", écrit Maxime Sbaihi.
Compenser la baisse de la population active
Comment faire pour que l’économie continue de tourner malgré la conjoncture démographique ? Première solution, augmenter le taux d’emploi de l’ensemble de la population, en particulier celui des seniors. Sur ce terrain, des progrès significatifs ont été enregistrés. Les réformes successives des retraites, de l’assurance chômage et de l’apprentissage ont permis d’améliorer le taux d’activité des 15-64 ans, passé de 70,8 % en 2011 à 74,5 % en 2024. Longtemps considéré comme le point faible de notre marché du travail, le taux d’emploi des seniors a fait un bon notable et s’élève à 60,6 %, son plus haut niveau historique. Une marge de progression est encore possible pour rejoindre la moyenne européenne, qui est de 65,2 %.
La baisse annoncée du nombre d’étudiants pourrait également être l’occasion d’augmenter la qualité de formation et la productivité en diminuant la taille des classes. Encore faut-il que les gouvernements maintiennent les effectifs enseignants. Des emplois moins qualifiés seront plus que jamais cruciaux, notamment dans le secteur du soin. À l’État de mettre en place des mesures pour améliorer l’attractivité de ces filières.
Certains voient dans l’IA et la robotisation une martingale qui permettrait de résoudre les problèmes de pénurie de main-d’œuvre. Dans son ouvrage Les balançoires vides, Maxime Sbaihi met en garde : si la technologie permet des gains de productivité, elle n’est pas la seule solution et la force humaine reste primordiale.
"La perspective de manquer de travailleurs avant de manquer de travail est un renversement copernicien"
Immigration : un tabou à casser
Pour faire face à ce choc démographique, la question de l’immigration est mise sur la table. Deux points majeurs susceptibles de mettre le feu au débat public seront à aborder : oui, la France devra accueillir de plus en plus d’immigrés. Oui, elle devra plus que jamais opter pour une immigration productive, employable ou rapidement formable. Cela suppose un changement de logiciel de la politique migratoire française qui, pour le moment, accueille l’immigration la moins qualifiée des pays de l’OCDE et rechigne à assumer que certains nouveaux venus potentiels sont plus "précieux" que d’autres.
Constance de Pélichy, députée Liot du Loiret et présidente de la Mission d’information sur les causes et conséquences de la baisse de la natalité en France, est consciente de la situation. "La question migratoire sera concurrentielle. Plus que jamais, les pays développés se livreront à une lutte pour accueillir les immigrés les plus productifs". Cette lutte est d’autant plus difficile que de nombreux pays de départ sont en pleine transition démographique et sont récemment passés sous la barre des deux enfants par femme, à l’instar de la Tunisie et du Maroc.
Relancer la natalité, oui mais comment ?
Mais attention à ne pas tout miser sur l’immigration. L’un des enjeux à moyen terme sera de relancer la natalité ou, du moins, d’éviter qu’elle ne s’effondre. Coup de chance, la plupart des pays tentent d’enrayer le déclin démographique, ce qui permet d’observer ce qui marche et ce qui ne marche pas. "Le discours incitant à faire des bébés pour la patrie ou la politique de distribution de chèques ne fonctionnent pas", souligne Constance de Pélichy. De fait, les pays adeptes de ces méthodes affichent des taux de fécondité assez bas : 1,47 enfant par femme en Russie, 1,5 en Hongrie, 1,3 en Pologne, 1,48 en Turquie ou 1,6 en Iran.
"Le discours incitant à faire des bébés pour la patrie ou la politique de distribution de chèques ne fonctionnent pas. La clé est de faciliter la vie des parents"
Pour la députée, la clé est de "faciliter la vie des parents avec une hausse de la durée des congés parentaux, des solutions de garde, un accès plus facile au logement…". Mais, les pays en pointe en la matière voient eux aussi leur taux de fécondité baisser. Citons notamment le Canada (1,33), le Danemark (1,51), la Norvège (1,42) ou encore la Suède (1,44). "En somme la baisse de la natalité est multifactorielle, mondiale et un renversement de situation est improbable. Les politiques publiques ne peuvent que changer les choses à la marge", estime l’élue qui insiste sur l’importance de ces changements dits marginaux. S’ils permettent d’éviter l’hiver démographique et de rester en automne, c’est toujours ça de pris.
Un système de retraite à repenser ?
Dans une économie fondée sur un système de retraite par répartition, le vieillissement de la population constitue un défi majeur. Au cours des Trente Glorieuses, le ratio était d’un retraité pour 4 actifs, il est désormais tombé à 1,8 et devrait s’établir à 1,4 en 2050. Il est certain que notre modèle devra être repensé : l’instauration d’une part de capitalisation plus importante, l’allongement de la durée de cotisation et de l’âge de départ à la retraite ou encore une immigration plus massive.
Innovation et aversion au risque
Un pays qui vieillit devient averse au risque, invente moins, préfère la rente, le statu quo, le confort ouaté. Or, la prospérité repose bien souvent sur l’audace et sur un marché intérieur en croissance. La nouvelle population de la France pourrait entraîner une forme de stagnation et de décrochage en matière d’innovations de rupture. D’où l’intérêt du recours accru à une immigration qualifiée, couplée à un système de formation performant pour juguler le phénomène.
Un pays qui vieillit devient averse au risque, invente moins, préfère la rente, le statu quo, le confort ouaté
Externalités positives ?
Sur le papier, la situation démographique pourrait laisser augurer d’une baisse des prix de l’immobilier. Si l’ancienne génération est nombreuse à disparaître mais que la nouvelle est numériquement moins importante, il y aura plus de logements libres, d’où une chute des prix.
Hélas, à moyen terme, ce ne sera pas le cas. De nos jours, ce sont les héritages qui constituent le principal apport permettant aux jeunes ménages d’accéder à la propriété et de fonder une famille. Or, ces transmissions interviennent bien souvent au décès des parents. Mais l’allongement de l’espérance de vie est tel qu’un Français reçoit son héritage autour de 60 ans. À cet âge, impossible de commencer à fonder une famille.
Enfin, certains optimistes se réjouissent d’une hausse possible du pouvoir d’achat. Après tout, les travailleurs seront rares et ce qui est rare est cher, c’est bien connu. Les salaires des paysans et des artisans ne connaissent-ils pas une envolée par les contractions de population, comme les épidémies de peste noire ou la Seconde Guerre mondiale ?
Lucas Jakubowicz