Deux spécialistes de la finance reviennent sur la manière dont les responsables politiques ont réagi à la dégradation de la note française par l’agence Fitch. Selon ces experts, la séquence illustre le manque de connaissances économiques de ceux qui nous gouvernent et la sclérose institutionnelle de la France.

Le 12 septembre, trois jours après son arrivée à Matignon, Sébastien Lecornu hérite d’un dossier épineux de plus à gérer. L’agence Fitch a abaissé la note de la France de AA- à A+. Une nouvelle étape qui fait du pays le mauvais élève de l’Europe. En 2013, la seconde puissance économique de l’UE avait encore son triple A. Douze ans plus tard, la note a reculé de quatre crans. La situation est avant tout le reflet d’une impuissance de la classe politique à rétablir l’équilibre des comptes publics. Engoncée dans des querelles d’appareil, coincée dans une pensée unique et dans des certitudes, peu formée à l’économie, il est peu probable qu’elle puisse renverser la table.

La faute à la chute de Bayrou ?

Il suffit de se pencher sur les déclarations des principales figures de l’opposition pour constater le problème. Sitôt la note connue, Jean-Luc Mélenchon a fustigé François Bayrou et critiqué sa décision de demander un vote de confiance à l’Assemblée nationale : "Il a provoqué la note Fitch en dévalorisant la France comme premier ministre sur les marchés pendant quinze jours".

Une fake news en bonne et due forme reprise par une grande partie de l’opposition. Les agences de notation annoncent des mois à l’avance la publication de leurs rapports et le vote de confiance n’a pas été déterminant. Moody’s se prononcera le 24 octobre et Standard & Poor’s le 28 novembre.

"Les marchés s’attendaient à cette dégradation depuis des mois et l’agence avait déjà annoncé une perspective défavorable. Si François Bayrou était resté en poste, rien n’aurait changé puisqu’aucune mesure forte n’avait été prise ces derniers mois", pointe l’économiste Nathalie Janson, professeur associée d’économie au sein du département Finance à Neoma Business School. Un avis partagé par Alexis Karklins-Marchay, entrepreneur et essayiste, qui souligne le côté "attendu" de la dégradation. "La France avait des taux d’intérêt à dix ans trop élevés par rapport à sa notation, ça ne collait pas", complète-t-il. Si le bail de François Bayrou à Matignon n’a pas amélioré la situation, c’est surtout parce qu’il incarne l’instabilité politique. Or, les marchés ont horreur de la valse des gouvernements et de l’incertitude qu’elle engendre.

"Les marchés s’attendaient à cette dégradation depuis des mois et l’agence avait déjà annoncé une perspective défavorable. Si François Bayrou était resté en poste, rien n’aurait changé puisqu’aucune mesure forte n’avait été prise ces derniers mois"

L’instabilité sanctionnée

"Parmi les pays qui voient leur note abaissée, l’instabilité est une raison qui revient souvent", explique Alexis Karklins-Marchay qui cite notamment les cas de la Belgique ou de l’Italie. Or, c’est bel et bien le contexte politique de l’Hexagone avec, notamment, quatre premiers ministres en un an qui a incité Fitch à sanctionner la France. Dans son rapport, l’agence souligne que "la chute du gouvernement lors d’un vote de confiance illustre la fragmentation et la polarisation croissante de la politique intérieure". Selon elle, "cette instabilité affaiblit la capacité du système politique à mettre en œuvre une consolidation budgétaire d’ampleur". En clair, il était improbable que l’exécutif tienne sa promesse de ramener le déficit public sous la barre des 3 % en 2029, comme cela avait été initialement promis. Et cette impuissance se paie cash.

Culture de la dépense

Si l’instabilité est un facteur aggravant, il y a peut-être pire. Même si un gouvernement avait été stable et avait pu s’appuyer sur une large majorité, il est probable qu’il ne serait pas parvenu à tenir ses promesses pour des raisons politiques.

Pour redevenir AAA+ ou, à défaut, pour mettre fin à la dégringolade, les responsables politiques n’ont pas le choix, ils doivent améliorer l’efficacité de l’État et stimuler le tissu économique : "C’est possible, cela a été fait par l’Espagne, le Portugal, l’Italie avec à la manœuvre des gouvernements qui peuvent être de gauche ou de droite", observe Alexis Karklins-Marchay.

Mais, en France, ces réformes structurelles sont vues comme de l’austérité ou du libéralisme. Dans notre pays, ces deux mots sentent le soufre et un responsable politique qui ose les prononcer est cloué au pilori par ses pairs, la majorité des médias et, par extension, l’opinion. Mieux vaut donc faire le dos rond et "refiler la patate chaude" au gouvernement suivant qui agira de même. Cette procrastination peut se comprendre, estime Nathalie Janson : " La dette française reste un placement sûr, il y a une stabilité de la demande des titres français qui se placent à des taux qui demeurent relativement faibles. En outre, la BCE a un mécanisme qui permet d’acheter la dette des pays membres pour éviter que les spreads de taux ne soient trop dispersés". Dès lors, pourquoi engager des réformes impopulaires ? Après tout, nous sommes too big to fail.

Pourquoi engager des réformes impopulaires ? Après tout, nous sommes too big to fail pensent de nombreux élus

"Chez nous, le mantra de la classe politique est “je dépense donc je suis”", déplore Alexis Karklins-Marchay, qui appelle à changer de logiciel. D’après lui, le fait de s’opposer au dogme en vigueur devrait être vendu à l’opinion comme une solution qui permettrait de "rendre de l’argent aux Français". "Ce discours commence à infuser dans plusieurs partis, par exemple chez Renaissance avec Guillaume Kasbarian, chez Horizons avec Christelle Morançais ou chez LR avec David Lisnard", se réjouit-il. Pour le moment, les choses changent lentement.

 Le poids des médias et de l’enseignement supérieur

Les coupables ? L’enseignement supérieur et les médias, estiment à l’unisson les deux experts interrogés. De plus en plus, nos élus sont formés dans des facultés de sciences sociales ou des instituts d’études politiques. L’enseignement prodigué a tendance à donner une mauvaise image du secteur privé, à mettre en avant des économistes keynésiens, au détriment d’autres écoles d’économie.

Cela explique les biais dans les politiques publiques, les réflexes pavloviens dans les prises de parole, mais aussi une certaine incompétence sur les sujets économiques. "Éric Coquerel, qui dirige la commission des Finances du Palais Bourbon, ne comprend pas la différence entre la richesse réelle et la richesse liée à des actions par nature volatiles. Il confond la valeur et le chiffre d’affaires, c’est incroyable !", s’indigne Nathalie Janson. Les connaisseurs des arcanes du monde de l’entreprise se souviennent également de l’audition de Florent Menegaux, patron de Michelin, devant une commission parlementaire. Le capitaine d’industrie a été contraint d’expliquer le b-a-ba de la trésorerie ou de la gestion d’une entreprise à des députés peu au fait de certaines notions de base.

Cette méconnaissance ruisselle également dans les médias où les journalistes ont la même formation, ou déformation, que leurs anciens condisciples engagés en politique. "La conséquence de tout cela, c’est que les économistes qui ont leur rond de serviette dans les médias, notamment publics, sont presque tous des keynésiens de gauche, comme Thomas Piketty, Thomas Porcher ou Gabriel Zucman", se désole Alexis Karklins-Marchay qui déplore une "anesthésie de l’opinion publique". Il n’est pas le seul à être sur cette ligne. Lors de la REF, Nicolas Dufourcq, président de BPIFrance, avait exhorté les dirigeants d’entreprise à prendre d’assaut les médias. Si l’on en juge par la composition des plateaux d’émissions liées à l’économie et à la politique, il n’a pas encore fait d’émules…

Lucas Jakubowicz