"Le monde n’a jamais été aussi violent", entend-on souvent dans les médias ou dans les discours des responsables politiques. Pour Frédéric Encel, docteur en géopolitique et professeur à Sciences Po, ce n’est pas le cas. Il s’en explique dans cet entretien et dans son récent ouvrage La guerre mondiale n’aura pas lieu.
Frédéric Encel : "La situation internationale n’est pas aussi dangereuse qu’on le pense"
Décideurs Magazine. Presse et responsables politiques soulignent que le monde n’a jamais été aussi dangereux. Vous contestez ce diagnostic. Pourquoi le catastrophisme a-t-il autant le vent en poupe ?
Frédéric Encel : C’est lié à la conjonction de plusieurs facteurs. Trop de commentateurs paresseux fonctionnent sur le culte du buzz, de l’émotion, de l’instantanéité, ce qui fait la part belle au catastrophisme. À cela s’ajoutent un effondrement de la rigueur sémantique, un galvaudage des termes et des réalités ; pardon mais un traité de paix n’est pas un cessez-le feu, un front n’est pas une frontière ! L’heure est à la bouillie logorrhéique où des politiques douanières deviennent des conflits, les coups de bluff des déclarations de guerre. Si l’on analyse la situation de manière professionnelle, elle n’est pas aussi conflictuelle et dangereuse que beaucoup le pensent.
Certains parlent d’un monde devenu fou. Mais l’irrationalité a-t-elle vraiment sa place dans la géopolitique ?
La question est philosophique, car il existe plusieurs types de rationalité. Chaque dirigeant a sa propre perception de la puissance, du temps, de la vie ou encore de la frontière. Et chacun estime agir de manière rationnelle ; il est très rare qu’un régime mène une politique hallucinée et jusqu’au-boutiste qui ne s’inscrit pas dans le sens commun et mène au suicide. On peut citer les régimes génocidaires du IIIe Reich, du Hutu Power au Rwanda ou, plus récemment, celui islamiste de Daesh.
L’attaque de l’Ukraine par Vladimir Poutine serait donc rationnelle ?
De son point de vue, oui. Pendant des années, ses coups de force peu risqués ont permis des gains politiques ou territoriaux faciles, que ce soit en Géorgie, en Syrie ou en Crimée. À chaque fois les pertes furent très faibles voire inexistantes, faute d’adversaires sérieux mais aussi par manque de réaction occidentale ferme. Vladimir Poutine est un impérialiste authentique mais prudent. Il pensait que l’Ukraine s’effondrerait rapidement, que Volodymyr Zelensky quitterait le pays, qu’il serait aisé de lui substituer un fantoche semblable au Biélorusse Alexandre Loukachenko, que les Occidentaux - qu’il perçoit comme décadents au dernier degré – et Biden ne réagiraient pas. Or il s’est lourdement fourvoyé, a sous-estimé les acteurs de son écosystème. S’il avait travaillé sérieusement, en ex officier d’un puissant service de renseignement, il aurait bien mieux préparé son armée avant d’attaquer.
"La dissuasion est le meilleur garant de la paix. Si les États européens avaient entamé un travail de réarmement substantiel depuis plusieurs années, la Russie aurait-elle envahi l’Ukraine ?"
Le monde se réarme massivement. Est-ce une menace pour la paix ?
Paradoxalement, pas forcément. D’abord, la nature de ces dépenses est souvent plus défensive qu’offensive en vue d’une capacité dissuasive. Or, contrairement au pacifisme belligène, la dissuasion est le meilleur garant de la paix. Si les États européens avaient entamé un travail de réarmement substantiel depuis plusieurs années, la Russie aurait-elle envahi l’Ukraine ? Pas si sûr. Plus globalement, il est presque toujours très coûteux et aléatoire d’envahir un pays, de mener un conflit de haute intensité sur la durée. Cela limite tendanciellement les risques de guerre.
Sans compter que les opinions publiques sont plutôt pacifistes…
Du moins, les opinions publiques rechignent au coût humain de la guerre. C’est le cas dans les pays occidentaux. Il suffit de regarder l’attitude des Américains, traumatisés par leurs interventions meurtrières du Vietnam à l’Afghanistan en passant par le Liban et la Somalie – lorsque leurs dirigeants suggèrent d’envoyer des forces combattantes en Ukraine... Mais on retrouve cette forte réticence de l’Inde à la Turquie et au Japon, sans oublier la Corée du Sud ; le président sud-coréen a ainsi été renversé lorsqu’il a voulu rétablir la loi martiale !
"Dans le monde entier, les opinions publiques rechignent au coût humain de la guerre"
Les populations ne sont pas belliqueuses ?
Dans le cadre de la rédaction de La guerre mondiale n’aura pas lieu, j’ai étudié les manifestations de rue, les réseaux sociaux, les résultats des élections lorsqu’elles existent. En Turquie, par exemple, Recep Tayip Erdogan prononce de grands discours belliqueux et cherche à projeter des forces au-delà de ses frontières ; or les troupes qu’il dépêche en Syrie et en Libye se recrutent surtout chez des mercenaires, tant il craint une opinion très rétive à faire couler le sang des garçon nationaux ! Même en Israël et à Gaza (ce qui relève d’un courage inouï face aux assassins du Hamas) ont eu lieu des manifestations exigeant la fin de la guerre. Dans le monde arabe, il existe bien des tensions entre quantité d’Etats – notamment l’Algérie contre le Maroc, l’Arabie saoudite face au Qatar, etc. – mais les populations regimbent. En Russie, lorsque les rumeurs d’une mobilisation ont commencé, des centaines de milliers d’hommes ont quitté le pays en quelques jours, et si l’Inde est dirigée par un gouvernement nationaliste, la population ne souhaite majoritairement pas la guerre contre le Pakistan pourtant admis comme hostile.
En somme, nous sommes loin des années d’avant la Première Guerre mondiale ou de l’entre-deux-guerres avec leurs fièvres nationalistes importantes et nombre de manifestations belliqueuses. Il n’est pas exagéré de dire que l’opinion publique mondiale est aujourd’hui majoritairement hostile à la guerre, ou, à tout le moins, craintive quant à ses coûts humains prévisibles.
Les partis nationalistes ne sont donc plus des facteurs de guerre ?
Il suffit de regarder leurs programmes et leurs actions ! Leurs programmes et/ou leurs politiques sont basées sur la lutte contre l’immigration, la sécurité intérieure ou la défense de valeurs traditionnelles, mais pas sur l’expansionnisme militariste. Viktor Orbàn ne menace plus de combattre au profit du mythe de la Grande Hongrie, Giorgia Meloni n’a tenu aucun propos sur la récupération des terres irrédentes, l’Inde de Modi se garde bien de faire la guerre à la Chine dans le Cachemire… Fascistes, nazis et populistes des années 1930 étaient autrement militaristes.
Le monde se structure autour de deux superpuissances, les États-Unis et la Chine. Peut-on craindre une nouvelle guerre froide ? Un conflit direct ou indirect est-il possible ?
Si le risque zéro n’existe pas, le danger est extrêmement faible. Les deux pays sont économiquement interdépendants et, surtout, chacun dispose de l’arme nucléaire, ce qui lui confère la possibilité de destruction totale et absolue de l’autre, au prix de son… suicide. Personne n’a intérêt à une montée des tensions telle qu’elle pourrait mener à l’apocalypse.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
Frédéric Encel est organisateur des Rencontres géopolitiques annuelles de Trouville-sur-Mer dont la dixième édition aura lieu du 19 au 21 septembre, avec pour pays invité le Maroc. (Entrée libre). Copyright FPA.
La guerre mondiale n’aura pas lieu, les raisons politiques d’espérer, de Frédéric Encel, Odile Jacob, 2025. (272 pages, 23,90 euros).
