Guerre douanière, ingérence dans la gouvernance ou la recherche : Donald Trump bouleverse les certitudes des dirigeants d’entreprise. Pourtant, qu’ils soient américains ou français, ces derniers ne lui sont pas tout à fait hostiles, estime le journaliste et entrepreneur Denis Lafay, auteur de Patrons, la tentation Trump.
Denis Lafay : "Il y a une vraie perte de confiance à l’égard de la classe politique chez les entrepreneurs"
Décideurs Magazine : Dans votre ouvrage, vous estimez que la figure de Donald Trump "parle" aux patrons, indépendamment de ses décisions politiques. Pourquoi ?
Denis Lafay. Même s’il a tendance à exagérer son succès dans les affaires, le républicain reste un entrepreneur. C’est un homme qui a une autorité naturelle, travaille vite, transgresse, prend des risques ; des qualités importantes pour les dirigeants du secteur privé. Donald Trump est un rescapé qui a échappé à de nombreux procès, mais aussi à un attentat. Il apparaît comme une figure de résilience et cela fait mouche chez un public qui se voit comme appartenant au club des combattants. D’une certaine façon, il est vu comme étant de leur famille.
Un autre point est important : Donald Trump s’est construit sur le rejet de la classe politique vue comme incompétente, inefficace, sclérosée. Or, il existe une vraie perte de confiance à l’égard des professionnels de la politique chez les entrepreneurs qu’il s’agisse des USA ou de la France.
Sa politique qui génère de l’incertitude et du chaos n’est-elle pas un problème pour eux ?
Le milieu des affaires n’a pas forcément mal accueilli le second mandat de Donald Trump même s'il attente à l'état de droit et à la démocratie. Cette année, à Davos, le moral était plutôt bon. Cet hiver, Bernard Arnault, de retour de la Maison-Blanche, s’était félicité du vent d’optimisme qui soufflait sur les États-Unis. Si la croissance mondiale s’essouffle à cause de la politique américaine, peut-être que les avis changeront. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Certains vont même jusqu’à dire que des opportunités peuvent naître d’un chaos.
Donald Trump s’est construit sur le rejet de la classe politique traditionnelle vue comme incompétente, inefficace, sclérosée
Sur LinkedIn, vous avez étudié le profil de chefs d’entreprise français qui soutiennent Donald Trump. Comment le définir ?
Dans l’ensemble, ce sont plutôt des quinquagénaires et des sexagénaires. On trouve peu de femmes ou de jeunes. Il s’agit surtout de personnes qui travaillent dans de petits groupes, dans les PME ou le conseil. Mais ce n’est pas forcément un échantillon représentatif. J’imagine qu’un patron du CAC40 pro-Trump ne le clamera pas sur LinkedIn. Mais, dans les plus hautes sphères, en toute discrétion, certains grands patrons français comprennent Donald Trump et estiment que sa politique a une certaine logique.
Plus largement, existe-t-il une droitisation des chefs d’entreprise français ?
Oui. Lors des européennes de 2024, l’Ifop a mesuré que Jordan Bardella avait obtenu 30 % des voix chez les dirigeants d’entreprises, loin devant le bloc macroniste à seulement 11 %. Au scrutin de 2019, le RN était déjà premier avec 27 %, mais la liste du bloc central était à 22 %. Il est stupéfiant de voir le déclin d’un parti pro-mondialisation au profit d’une liste nationaliste. Précisons toutefois que, dans ces sondages, les dirigeants de TPE sont sur-représentés.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
Patrons, la tentation Trump, de Denis Lafay, l'Aube, 197 pages, 19 euros