Moins exposés que les studios de télévision, moins brillants que les loges du Parc des Princes, les think tanks sont des lieux d’influence cultivant l’art singulier de la proposition enveloppée dans la nuance et l’anticipation. Le pouvoir ne s’y clame pas, il se laisse entrevoir.

De prime abord, ces lieux n’ont rien de spectaculaire. Des salles de réunion, des noms parfois inspirés du lexique anglo-saxon, des publications en ligne que peu de personnes prennent le temps de lire dans leur intégralité. Derrière cette austérité se niche pourtant un espace bien réel de circulation des idées.

Les nouveaux salons de la République

Un étage dans un immeuble haussmannien, un appartement aménagé dans le Marais, une salle de conférence à deux pas de l’Assemblée… C’est là, dans un silence appliqué, que s’élabore une forme d’avant-scène du politique. On y parle bas, certes, mais vers le haut. Suzanne Gorge, directrice générale adjointe de Terra Nova, rappelle le rôle nourricier de ces structures : "Notre think tank est un lieu d’élaboration d’idées qui vise à alimenter et nourrir les personnes qui ont un pouvoir de décision."

On y parle bas, certes, mais vers le haut

Victor Delage, fondateur du jeune think tank Terram, entend replacer les enjeux territoriaux au centre du débat. Il insiste sur la redistribution des rôles en cours : "Les grandes écoles avaient autrefois ce rôle de fabrique idéologique. Aujourd’hui perçues comme éloignées des réalités, elles laissent leur place aux think tanks qui proposent des récits plus ancrés dans la complexité contemporaine."

Une influence discrète mais concrète

Si ces structures préfèrent l’ombre portée à la lumière, leurs effets sont bien réels. Directeur adjoint des études au sein du think tank gaulliste Le Millénaire, Matthieu Hocque se souvient de l’influence considérable d’une note sur le narcotrafic et notamment du champ lexical employé qui a irrigué la parole politique lors de prises de parole publiques : "L’influence commence bien avant la publication. Elle s’exerce dès le choix du sujet, la manière de le poser, et les réseaux qu’on mobilise pour le faire entendre."

Il évoque également un travail sur l’immigration dont certaines recommandations ont infusé la loi Darmanin du 26 janvier 2024. Suzanne Gorge, directrice adjointe de Terra Nova, mentionne également l’exemple sensible qu’est l’immigration. "Nous avons produit plusieurs travaux sur les besoins sectoriels liés à l’immigration de travail. Nos conclusions ont notamment inspiré Édouard Philippe mais ont suscité des critiques virulentes dans une partie de la presse de droite et d’extrême droite. Or, notre métier est de décrire une réalité, même sur des sujets jugés sensibles."

La force du réseau

Les profils des membres sont très variés : hauts fonctionnaires (dont certains signent leurs contributions sous pseudonyme), consultants spécialisés, communicants attentifs aux glissements sémantiques, chercheurs… Véritables centres de réflexion, les think tanks ne produisent pas seulement des notes, ils permettent également de créer du lien et parfois de façonner des carrières : Nombreux membres de cabinets ministériels ou cadres dirigeants de grands groupes sont d'ailleurs passés par des think tanks. Du rôle d’influenceur à celui de décisionnaire, il n’y a donc qu’un pas.

Véritables centres de réflexion, les think tanks ne produisent pas seulement des notes, ils permettent également de créer du lien et parfois de façonner des carrières

Chez Terram, les entreprises aussi bénéficient des travaux du think tank :"Les chefs d’entreprise ont besoin d'éclairages les transitions territoriales ou les réalités sociales d’un bassin d’emploi." Un think tank peut ainsi se positionner comme une interface capable d’articuler diagnostic local et stratégie économique.

Une scène en recomposition

Aucun statut juridique n’existe pour ces structures qui sont majoritairement des associations et leur diversité s’avère conséquente. Certaines sont marquées par une proximité revendiquée avec un camp, une culture politique ou un courant économique. L’Institut La Boétie, rattaché à LFI, assume pleinement un lien partisan, ce qui n’entame en rien la rigueur et la richesse de leurs travaux, comme le souligne Victor Delage : "Ce n’est pas parce que la ligne politique est claire que la méthodologie est négligée".

D’autres, comme Terra Nova, se veulent indépendantes vis-à-vis des partis. "Les partis politiques ont moins de moyens, des équipes plus restreintes. Ils n’ont plus de pôles d’idées comme autrefois. C’est ce qui explique l’émergence de structures comme la nôtre", explique Suzanne Gorge.

"Les partis politiques ont moins de moyens, des équipes plus restreintes. Ils n’ont plus de pôles d’idées comme autrefois"

Le rôle croissant des entreprises constitue un autre changement déterminant, comme c’est le cas pour les équipes de Terram : "Les acteurs économiques sont en quête d’une grille de lecture sur les transformations sociales et territoriales." Cet élargissement des interlocuteurs reconfigure les formes d’influence et leur portée.

Un modèle aussi fragile que stratégique

En Allemagne, les fondations politiques disposent de moyens publics et d’une reconnaissance institutionnelle. Aux États-Unis, les mastodontes que sont Brookings ou la Heritage Foundation pèsent directement sur les nominations et les campagnes.

 La France, elle, demeure pour l’instant en retrait. Suzanne Gorge insiste :"On aimerait faire plus, mais nous sommes contraints par un contexte budgétaire très tendu qui ne risque pas de s’améliorer au regard de la situation économique, notamment concernant les subventions". Cette faiblesse est d’autant plus paradoxale que les attentes sont fortes. Selon Suzanne Gorge, "la qualité du débat public s’est dégradée. Notre rôle est aussi de fournir des contenus fiables, sourcés, rigoureux, face à la désinformation ambiante."

Dans la cacophonie politique, certains think tanks cherchent à faire entendre une voix singulière, moins pour imposer une vérité que pour rappeler que les idées peuvent encore avoir une portée.

Cem Algul