Fin mars 2025, l’extrême droite française est accueillie officiellement en Israël. Le couronnement d’une stratégie de dédiabolisation entamée en 2011. Impossible d’en mesurer la sincérité mais une chose est sûre : le RN peut dire merci à la gauche qui lui a facilité le travail.

Jordan Bardella rencontre des victimes du 7 octobre dans un kibboutz en ruine. Jordan Bardella se recueille à Yad Vashem, le mémorial des victimes de la Shoah à Jérusalem. Jordan Bardella prend la parole contre l’antisémitisme devant des officiels du gouvernement israélien. Marion Maréchal part à la rencontre de la communauté française de Tel Aviv qui, kippa sur la tête, fait la queue pour obtenir des selfies. Le voyage officiel d’élus de l’extrême droite française en Israël en cette fin mars 2025 est une rupture dans l’Histoire de la Ve République.

Pendant ce temps, LFI, parti dominant de la gauche française, représente Cyril Hanouna en reprenant les codes graphiques des pires caricatures antisémites. Leur chef Jean-Luc Mélenchon refuse de s’excuser. Ses troupes multiplient le dog whistle antisémites.

Depuis le 7 octobre, les cartes de l’antisémitisme politique sont totalement rebattues. Et ce sont les Juifs français eux-mêmes qui en parlent le mieux. En avril 2024, le baromètre Radiographie de l’antisémitisme en France commandité par la Fondapol et l’AJC Paris et réalisé par l’Ifop acte une rupture. Désormais, pour les juifs de l’Hexagone, l’extrême droite n’est plus la première menace. La palme est remportée haut la main par LFI.

92% des juifs estiment que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme en France, 82% allant même jusqu’à répondre « tout à fait ». "Rarement l’Ifop a observé dans ses enquêtes une proportion de oui tout à fait aussi élevée", tient à préciser Frédéric Dabi, patron de l'Ifop, dans le rapport d’étude.

Désormais, seule une (très faible) minorité de juifs, 49%, estime que le RN fait monter l’antisémitisme. Le PS paie très cher son alliance avec LFI puisque 43% des interrogés estiment que le parti à la rose fait monter l’antisémitisme, un chiffre proche de l’extrême droite. Voilà pour les "concerné.e.s" pour reprendre un terme qu’affectionne l’extrême gauche. Extrême gauche qui ne semble pas prendre conscience de ce qui arrive. Ou alors en fait son miel, puisque dans les urnes, cela fonctionne. La publication de ce baromètre donne aussi une victoire symbolique au RN. Seule 51% de la population française considère que le RN fait monter l’antisémitisme contre 53% pour LFI.

Le RN a-t-il sincèrement rompu avec son passé antisémite ? Est-ce un changement sincère ou une simple posture ?

Le RN a-t-il sincèrement rompu avec son passé antisémite ? Est-ce un changement sincère ou une simple posture ? L’opinion publique s’écharpe, les responsables politiques multiplient les éléments de langage, les journalistes glosent à l’infini. Ce long papier cherche à apporter de la réflexion au lecteur en retraçant l’évolution du RN et du FN. Au lecteur et à l’électeur de se faire une idée.

La dédiabolisation ? Plus par stratégie que par idéologie

14 janvier 2011. Un vent nouveau souffle sur le FN. Marine Le Pen prend la suite de son père à la tête du parti d’extrême droite. Le vote des adhérents est sans appel : la quadragénaire récolte 67,65% de leurs suffrages face à Bruno Gollnisch, un représentant de la vieille garde. C’est la fin de trente-huit ans de règne pour Jean-Marie Le Pen. Si le pouvoir est toujours détenu par un membre de la famille, cette élection marque un tournant. La nouvelle patronne incarne la rupture et a la ferme intention d’accéder au pouvoir. Pour cela, elle compte déployer une nouvelle stratégie : la dédiabolisation. Avec elle, c’est promis, le FN ne sera plus homophobe, raciste, antisémite, gangrené de fans du maréchal Pétain, de l’Algérie française et du IIIe Reich.

Pourquoi Marine Le Pen va-t-elle tenter de rompre avec l’antisémitisme ? Est-ce parce qu’elle rejette viscéralement cette idéologie ? Est-ce par opportunisme électoral ? Elle seule a la réponse. Mais une chose est certaine : l’antisémitisme entrave le développement du parti qui cherche à quitter la fonction tribunicienne pour devenir une force capable de gouverner.

En décembre 2013, Louis Aliot, alors vice-président, du parti l’affirme sans détour dans un entretien accordé à la journaliste Valérie Igounet qui le cite dans l'ouvrage référence Le Front national de 1972 à nos jours : "En distribuant des tracts, dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais ce n’était pas l’immigration ni l’islam… D’autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela. À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste."

Louis Aliot : "En distribuant des tracts, dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais ce n’était pas l’immigration ni l’islam. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela. À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste"

Immédiatement après son élection à la tête du parti, la fille va tenter de rompre avec son père. Dans les semaines qui suivent sa victoire, elle accorde un entretien fleuve au Point. L’occasion pour elle de revenir sur la Shoah qu’elle qualifie de "summum de la barbarie". Elle revient également sur la Seconde guerre mondiale et l’occupation que son père voit d’un œil plutôt favorable. Avis aux Français, elle n’est pas faite de ce bois-là : « Je ne me sens aucune filiation avec ce que fut l'armée allemande (...) Cette armée a assassiné nos pères et nos frères, je ne l'oublie pas. Et tous ceux qui font preuve d'ambiguïté sur le sujet m'agacent au plus haut point ».

Papi fait de la résistance

Malheureusement pour elle et sa stratégie, "Papi fait de la résistance". Jean-Marie le Pen semble prendre un malin plaisir à provoquer et mettre la nouvelle direction dans l’embarras. Quenelles en public, propos borderline… Les exemples abondent mais l’un sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase.

Dans une vidéo diffusée le 6 juin 2015, le président d’honneur du FN s’en prend vertement à des artistes combattant son mouvement. Son interlocutrice lui glisse que le chanteur Patrick Bruel, Patrick Benguigui de son vrai nom, en fait partie. "On en fera une fournée la prochaine fois !", rigole Jean Marie Le Pen goguenard. Evidemment, tout le monde a compris l’allusion aux camps de concentration, sauf le principal intéressé qui se défend, joue l’incompris et estime que ses détracteurs sont paranos : "À quel moment quelqu'un a utilisé le mot de fournée dans le sens que semblent avoir voulu croire un certain nombre ? C'est dingue ça !", réagit-il sur France info.

Petite parenthèse, Jean-Marie Le Pen, utilise une vieille technique prisée de l’électorat antisémite : tenir des propos que lesdits antisémites comprennent parfaitement, puis traiter de paranos ceux qui s’insurgent. Aujourd’hui, ce sont les Insoumis qui sont familiers de cet humour. Le 7 juillet 2022, Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale qualifiera Elisabeth Borne de 'rescapée'. Son père Joseph Bornstein fut rescapé d’Auschwitz et Buchenwald, ce qu’elle devait parfaitement savoir. Jean-Luc Mélenchon est désormais adepte du même "humour". Le 22 octobre 2023, lors d’une manifestation en soutien au peuple Palestinien, il fustige devant la foule la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet d’origine juive qu’il accuse de "camper à Tel Aviv". Une subtile allusion qui reprend un vieux cliché antisémite, celui du juif apatride, plus fidèle à un pays étranger qu’à la France. "Mais enfin, si on ne peut plus utiliser les mots camper ou rescapé c’est qu’"ils" sont un peu parano, non ?" rigoleront bon nombre de joyeux drilles s’imaginant subtils…

Revenons-en à Marine Le Pen. Si les antisémites rient sous cape, ce n’est pas le cas des cadres du parti. Louis Aliot évoque "une mauvaise petite phrase de plus", Gilbert Collard l’un des seuls députés du parti invite le menhir à "prendre sa retraite" après ces propos "inqualifiables et intolérables", Florian Philippot qui n'a pas encore commencé sa dérive complotiste dénonce des propos d’une grande "brutalité". Marine Le Pen prend également ses distances. Contactée par Le Figaro, elle évoque une "faute politique" et déclare que le "Front national condamne de la manière la plus ferme, toute forme d’antisémitisme". La voici au pied du mur.

La situation devient tellement problématique qu’une mesure forte s’impose. Le 20 août 2015, un communiqué de presse est envoyé à toutes les rédactions. Lapidaire et laconique, il explique que "à l’issue de la réunion qui s’est tenue ce jour, le bureau exécutif du Front national, réuni en formation disciplinaire a décidé, à la majorité requise, de l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du Front national". En somme, la fille vire le père.

Premiers appels du pied à la communauté juive

Soulignons également que dans les mois précédant cette exclusion, Marine le Pen a commencé à s’adresser directement à la communauté juive. Elle esquisse une doctrine qui prendra de l’ampleur dans les années qui viennent, celle du FN "bouclier des juifs de France".

Pendant dix ans, le FN/RN va asséner le même élément de langage : "Nous sommes le bouclier des juifs de France"

La logique est la suivante : l’antisémitisme explose, les coupables ne viennent plus de l’extrême droite mais de personnes issues de l’immigration arabo-musulmane. La gauche veut continuer à ouvrir les frontières, pas elle. Elle est donc leur protectrice. Cette thèse est soutenue pour la première fois le 19 juin 2014 dans Valeurs actuelles : "Le FN sera dans l’avenir le meilleur bouclier pour protéger la communauté juive de son principal ennemi, le fondamentalisme islamique". Elle sera martelée à plusieurs reprises, notamment le 7 décembre sur BFM-TV : "Cela fait quinze ans que monte un antisémitisme qui est la conséquence de l’imprégnation de populations d’origine étrangère par le fondamentalisme islamique", analyse Marine Le Pen qui en profite pour affirmer qu’il existe un lien entre islam et antisémitisme, chose que "tous nos compatriotes juifs savent parfaitement".

7 octobre, la divine surprise

Le 7 octobre, un communiqué de presse de LFI évoque une "offensive des forces armées palestiniennes" et renvoie dos à dos agresseur et agressé. Trois jours plus tard, dans l’hémicycle, Marine Le Pen adopte une posture inverse à la ligne insoumise. Dénonçant "des pogroms, sur la terre même d’Israël", elle réaffirme son "soutien au peuple israélien frappé au cœur, aux familles touchées et à tous ceux qui souffrent dans leur âme de ces abominations. Je veux dire ici que ceux qui soutiennent l’insoutenable, l’excuse ou le relativisme attentent aux valeurs humaines".

La stratégie de LFI depuis le 7 octobre est un cadeau inespéré pour le RN

Dans les jours qui suivent le 7 octobre, l’antisémitisme explose en France. Très rapidement, le RN opte pour la rhétorique suivante : les Français de confession juive sont essentialisés et subissent des attaques injustifiées, les Insoumis ont une grande part de responsabilité, les agresseurs sont majoritairement issus de l’immigration musulmane. En dénonçant l’islamisation de la société française, le changement de population dans certains pans du territoire et le discours clientéliste de la gauche, le RN veut jouer le rôle de bouclier des juifs de France. Une technique sémantique vieille de dix ans que le parti va réactiver et industrialiser.

Les responsables du parti vont sortir l’artillerie lourde et bombarder cet élément de langage pendant des mois sur les réseaux sociaux, à la radio, à la télévision ou dans la presse. Voici quelques propos assez illustratifs et non exhaustifs. La députée de Gironde Edwige Diaz, réputée très proche de Marine Le Pen, fait partie des rares élus du groupe qui prennent la parole sur les grandes chaînes nationales pour diffuser la bonne parole sans risque de dérapage. Le 31 octobre, sur France Info, elle déclare : "Là où l’islamisme radical avance, l’antisémitisme avance aussi". Selon elle, il existe un lien entre "l’antisémitisme et l’islamo-gauchisme (…) Nous, au RN, nous alertons sur cette situation qui vient persécuter nos compatriotes de confession juive".

Le 28 octobre 2023, à l’antenne de France inter, Jean-Philippe Tanguy, autre jeune voix influente du parti donne des leçons à toute la classe politique : "Cela fait des années que le conflit est importé : les autorités françaises n'ont jamais réagi à la hauteur de la renaissance de l'antisémitisme en France (...) les autorités françaises, je pense, ont sous-estimé la renaissance de l'antisémitisme, de la haine des juifs avec tous les clichés les plus épouvantables".

Le 9 novembre, c’est au tour de Jordan Bardella de prendre la parole sur ce sujet lors d’un entretien sur CNews. L’occasion pour lui de rendre hommage aux "Français qui ont perdu la vie sous les balles des terroristes islamistes en Israël" et de préciser que "les Français de confession juive savent pertinemment que nous sommes un bouclier pour eux". L’étoile montante de la droite populiste évoque le cas de citoyens qui "retirent leurs noms de leurs boîtes aux lettres, rentrent leur mezouza à l’intérieur".

Marine Le Pen en personne reprendra une nouvelle fois une rengaine bien connue, celle du RN protecteur des juifs. Le 15 mai 2024 sur RMC, elle affirme que "le meilleur bouclier pour les Français de confession juive, c’est le Rassemblement national qui a en même temps la volonté, la conviction et les moyens de lutter contre le fondamentalisme islamiste qui est le danger majeur". Rebelote le 29 mai sur LCI : "Le seul mouvement politique qui, véritablement, est un bouclier pour protéger nos compatriotes de confession juive de l’idéologie islamiste qui est mortel pour nous mais dont ils sont les principales victimes, c’est le RN  (…) Notre parti a toujours été sioniste, a toujours été pour la création d’Israël". Pour que les choses soient bien claires, elle enfonce le clou le 19 juin dans Valeurs actuelles, en s’adressant aux juifs français : "Le RN n’est pas votre ennemi, mais il est sans doute, dans l’avenir, le meilleur bouclier pour vous protéger, il se trouve à vos côtés pour la défense de nos libertés de pensée ou de culte face au seul vrai ennemi, le fondamentalisme islamiste".

Le RN marche contre l’antisémitisme

Au-delà des paroles, une révolution copernicienne est à mentionner. Pour la première fois, le RN a participé à des manifestations contre l’antisémitisme sans être totalement accepté, mais sans se faire virer avec du goudron et des plumes pour autant. Une rupture puisqu’il n’y a pas si longtemps, en mars 2018, les émissaires du parti avait été exclus manu militari du défilé en hommage à Mireille Knoll.

Le 9 octobre 2023 marque peut-être le début d’une nouvelle ère. Mis en place dans l’urgence par le Crif et d’autres associations communautaires, un rassemblement de soutien à Israël est organisé à Paris. 20 000 personnes défilent de la place Victor Hugo au Trocadéro où la Tour Eiffel arbore les couleurs israéliennes et l’étoile de David. Toutes les forces politiques présentes à l’Assemblée nationale sont présentes. Citons notamment Yannick Jadot pour les écologistes, Boris Vallaud, Ariel Weill ou Anne Hidalgo pour le PS tandis que Yaël Braun-Pivet Olivier Véran ou encore Sylvain Maillard représentent la majorité. LR peut compter notamment sur Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez, David Lisnard ou Xavier Bertrand. Pour la première fois, une délégation RN est tolérée. Elle comprend les députés Edwige Diaz, Caroline Colombier, Julien Odoul et Frédéric Falcon. Si le groupe lepéniste était isolé, personne n’a tenté de les exclure. Une victoire symbolique. D’autant plus qu’aucun Insoumis n’a fait le déplacement. Le parti qui deux jours plus tôt avait mentionné dans un communiqué de presse officiel "l’offensive armée des forces palestiniennes" aurait sans doute reçu un accueil peu chaleureux. Et peut-être fâché sa nouvelle clientèle.

C'est une réalité troublante : LFI ne participe plus aux marches contre l'antisémitisme, le RN y est présent même si cela fait polémique.

Nouvel épisode le 12 novembre 2024. De grandes marches contre l’antisémitisme sont organisées dans tout le pays, la principale ayant lieu à Paris. Un peu plus de 100 000 personnes bravent le froid automnal de la capitale et, une fois encore, toutes les forces politiques font front commun. Le RN représenté par Marine Le Pen et une quarantaine de députés est au rendez-vous : "Nous sommes là où nous devons être", assène la triple candidate à la présidentielle. Là où nous devons être ? En ce jour brumeux d’automne, la place des lepénistes est en queue de cortège, entourée d’un service d’ordre qui fait face à une foule à l’attitude mitigée (rejet, ignorance plus rarement remerciements) et à la colère des militants du collectif Golem qui se présente comme le "mouvement des Juifves de gauche contre l'antisémitisme d'où qu'il vienne". Mais pour les Français, les choses sont simples, le RN est là, LFI non.

L’ordre du jour était clair : dénoncer la hausse de l’antisémitisme en France sans se mêler du conflit au Proche-Orient. Pourtant, dès le 7 novembre Jean-Luc Mélenchon avait dénoncé sur X un rassemblement où "les amis du soutien inconditionnel au massacre ont leur rendez-vous", "sous prétexte d’antisémitisme". À la place des députés LFI déposeront une gerbe au Vel d’hiv sous les huées des descendants de déportés. Les frondeurs du parti François Ruffin, Clémentine Autain, Raquel Garrido et Alexis Corbière ont pour leur part manifesté à Strasbourg et répondu à l’appel de la Licra du Bas-Rhin qui avait garanti un évènement sans extrême droite. Ils seront exclus du parti quelques mois plus tard.

Influenceurs "de la communauté juive" : ça bouge !

Déclarations du RN et participation à des manifestations contre l’antisémitisme ont semé la zizanie chez les juifs de l’Hexagone. Pour la première fois, des personnalités influentes se sont montrées plus que conciliantes avec le parti fondé par Jean-Marie Le Pen. C’est notamment le cas de Serge Klarsfeld, ancien déporté, emblématique traqueur de nazis et président de l’association Fils et Filles de déportés juifs de France. Le 16 juin, il lâche une bombe sur LCI. Face à Darius Rochebin, il déclare qu’un duel entre un candidat RN et un candidat LFI serait une bataille "entre un parti antisémite et un parti projuif. Je voterai pour un parti projuif ". Et ce, "sans hésitation" explique Serge Klarsfeld qui constate que le RN a "fait sa mue". Un virage à 180 degrés pour cette figure ô combien symbolique qui, deux ans auparavant, avait signé dans Libération une tribune intitulée Non à Le Pen, fille du racisme et de l’antisémitisme. Sur BFMTV, son fils Arno déclare : "En démocratie, il faut choisir". "Entre le NFP dominé par LFI qui est un parti antisémite et le RN", il ferait "le même choix que son père".

Alain Finkielkraut : "Jamais je n'aurais imaginé voter un jour en faveur du RN pour faire barrage à l'antisémitisme. Ce n'est pas encore le cas, mais peut-être y serais-je contraint à plus ou moins longue échéance s'il n'y a pas d'alternative. Ce serait un cauchemar. La situation actuelle est un crève-cœur pour les juifs français"

Quelques jours avant, Alain Finkielkraut avait déjà crevé l’abcès. Dans une chronique publiée dans Le Point, le philosophe fait part de son désarroi : "Jamais je n'aurais imaginé voter un jour en faveur du Rassemblement national pour faire barrage à l'antisémitisme. Ce n'est pas encore le cas, mais peut-être y serais-je contraint à plus ou moins longue échéance s'il n'y a pas d'alternative. Ce serait un cauchemar. La situation actuelle est un crève-cœur pour les juifs français".

Les  "pontes" résistent, les "petites mains" cèdent

Si l’état-major du Crif continue à considérer le RN comme infréquentable et reste fidèle à la logique du cordon sanitaire, ce n’est pas le cas de certains responsables associatifs plus proches du terrain. Le 5 octobre 2024, le JDD révèle une rencontre secrète entre Marine Le Pen et des représentants de la communauté juive francilienne. Face à la médiatisation de cette réunion, les responsables assument. "Le RN a saisi chaque occasion pour exprimer son empathie à l’égard des juifs. Comment voulez-vous qu’on ne soit pas bienveillant à son égard ?" questionne René Taieb, président de l’Union des collectivités juives du Val d’Oise qui souligne "qu’on a tellement peu d’appuis dans la classe politique qu’on n’allait pas faire la fine bouche face à un parti aujourd’hui sans ambigüités". Un autre participant, Albert Myara, président de la communauté juive du Kremlin-Bicêtre estime pour sa part qu’"il y’a eu un avant et un après 7 octobre".

Le lecteur attentif sera peut-être un peu perdu dans cette litanie de noms et cet enchaînement de citations. Il se rappellera peut-être que le RN a été exclu de la marche de soutien à Mireille Knoll en mars 2018. Symbole parmi les symboles, le 20 juin, Daniel Knoll prend la parole sur BFMTV. Le fils de la nonagénaire rescapée de la Shoah et assassinée pour des motifs antisémites affirme son adhésion à la "ligne Klarsfeld ». Pour lui, « Le vrai danger est LFI (…) Si je dois voter RN, ce n’est pas de gaité de cœur mais est-ce qu’on nous laisse le choix ? Nous sommes complètement abandonnés (…) Jean-Marie Le Pen était un grand salaud mais sa fille n’a rien à voir".

Pour le Crif, le RN reste "un parti extrêmement dangereux pour la société française qui n’a jamais été un rempart contre l’antisémitisme" 

Comme avec Éric Zemmour, les associations communautaires continuent à combattre le RN. Ainsi, Serge Klarsfeld s’attirera les foudres du président du Crif Yonathan Arfi qui évoquera un "parti extrêmement dangereux pour la société française qui n’a jamais été un rempart contre l’antisémitisme" tandis que Samuel Lejoyeux, son homologue de l’UEJF arguera que "le RN est encore dangereux pour les juifs".

Cette sympathie ouverte à l’égard du RN reste donc minoritaire. Mais elle réjouit le parti qui se débarrasse peu à peu d’une entrave. Au-delà de ces déclarations, le 7 octobre a de facto fait évoluer la communauté juive. Désormais, les choses sont claires : si le RN est toujours sulfureux, il reste moins dangereux que LFI. 

Lucas Jakubowicz