Entre protectionnisme intelligent, transition écologique et redéfinition du rôle du travail, l’économiste Thomas Porcher, auteur de la bande dessinée L’économie pour les 99%, s’exprime sur les bouleversements en cours et plaide pour une approche plus stratégique de l’économie.

Cet entretien est une retranscription de Période d’essais. Diffusée sur BSmart 4 Change, l’émission donne chaque mois la parole aux chercheurs afin de décrypter la complexité du monde du travail.

Décideurs. Pourquoi avoir choisi la bande dessinée comme format pour aborder des sujets économiques complexes ?

BDPorcher

Thomas Porcher. L’économie est une discipline difficile, et beaucoup de gens, pris par leur quotidien, n’ont pas forcément le temps ou l’envie de lire un essai pour s’informer. La bande dessinée permet une approche plus accessible et pédagogique : parfois, deux dessins expliquent mieux un concept que dix pages d’un livre. C’est un bon point d’entrée pour éveiller l’intérêt et éventuellement inciter à approfondir certains sujets par la suite. Cette BD couvre les grands débats économiques actuels et donne des clés pour mieux les comprendre et être en mesure d’en discuter. L’ouvrage permet aussi de mettre en lumière une diversité des points de vue en économie que l’on peine à retrouver dans les médias.

Dans l’ouvrage, vous critiquez une vision réductrice du travail. Comment faudrait-il redéfinir le rôle du travail dans la société ?

Le débat est souvent réduit à sa durée, alors que l’enjeu principal est de travailler mieux, pas forcément plus. Historiquement, la baisse du temps de travail a accompagné l’augmentation de la productivité. Plutôt que d’exiger de chacun qu’il travaille davantage, il faudrait surtout permettre à plus de personnes d’accéder à un emploi stable et de qualité. Beaucoup de précaires voudraient travailler plus, tandis que d’autres sont poussés à prolonger leur carrière malgré une baisse de productivité liée à l’âge. Le véritable défi est donc d’améliorer l’organisation du travail et de relancer la productivité, qui stagne ces dernières années.

"Le véritable défi est de relancer la productivité qui stagne ces dernières années"

Vous mêlez beaucoup de statistiques avec des histoires un peu plus personnelles. Pourquoi avoir choisi cette approche ?

Mettre en perspective les données avec des expériences personnelles me semble essentiel pour incarner le sujet. Grâce à cette approche, chacun peut faire le lien avec son propre vécu, ce qui facilite la compréhension et l’identification.

Ayant grandi en Seine-Saint-Denis, dans une ville fortement touchée par la désindustrialisation, j’ai très vite constaté les effets négatifs de la mondialisation, notamment sur les ouvriers et les usines. Contrairement à de nombreux chercheurs qui ont longtemps pensé que le libre-échange profitait à tous ou que ses impacts négatifs restaient limités, j’ai pu en observer les conséquences bien avant de percevoir d’éventuels effets positifs, comme la baisse des prix sur certains produits.

Beaucoup ont attendu d’avoir suffisamment de recul et d’analyser des données pour reconnaître ces effets négatifs, qui ont contribué à la montée des extrêmes. On le voit avec Donald Trump, qui a bâti une partie de sa campagne sur ce sujet, ou encore avec le Rassemblement national, qui réalise aujourd’hui des scores très élevés dans d’anciens bassins industriels, notamment dans le Nord.

Vous estimez que les inégalités sont un danger pour la démocratie, pourquoi ?

Les travaux de Thomas Piketty, rejoints par d’autres économistes de grandes institutions, montrent clairement qu’au cours des 30 à 40 dernières années, les revenus des 1 % les plus riches ont augmenté beaucoup plus rapidement que ceux des 99 %. Autrement dit, la création de richesses, largement issue du travail, a été répartie de manière inégale. Cela contraste nettement avec la période d’après-guerre et les Trente Glorieuses, où les plus riches continuaient certes à s’enrichir, mais à un rythme moins rapide que le reste de la population. Or, dans une société démocratique, un certain équilibre est nécessaire, avec une classe moyenne solide et un partage plus équitable des richesses.

C’est l’inverse que nous observons aujourd’hui, notamment aux États-Unis, et de plus en plus en Europe, avec un affaiblissement de la classe moyenne, tandis que les très hauts revenus croissent de manière exponentielle. Économiquement, ce n’est pas viable : aux États-Unis, cette montée des inégalités a conduit au développement massif des subprimes et du crédit à la consommation pour maintenir la demande, alors qu’une meilleure répartition des revenus et une augmentation des salaires auraient sans doute été plus saines.

Ces inégalités grandissantes génèrent aussi des tensions sociales. Aujourd’hui, face à une situation budgétaire difficile, personne ne veut consentir aux efforts demandés, car beaucoup ont le sentiment que certaines catégories ont été bien plus favorisées que d’autres.

Dans la BD, vous vous en prenez au Crédit d’Impôt pour la compétitivité et l’emploi CICE Est-ce que vous ne sous-estimez pas les effets positifs alors que certaines études soutiennent que ce dispositif a permis de préserver des emplois en temps de crise ?

Ce que je critique avant tout, c’est l’écart entre la promesse initiale et le résultat réel. Au départ, on nous parlait d’un million d’emplois créés. Certes, depuis sa mise en place en 2013, un million d’emplois ont effectivement été créés, et l’ancien président du Medef Pierre Gattaz affirme que c’est grâce au CICE. Pourtant, les études de France Stratégie qui ont analysé l’impact des réformes fiscales sur l’investissement et l’emploi, estiment que le dispositif a permis la création ou le maintien de seulement 100 000 emplois. D’autres études ont montré que le CICE a surtout bénéficié aux grandes entreprises, alors qu’il avait été présenté comme une aide aux PME.

"Contrairement aux grands groupes qui optimisent leur fiscalité, les plus petites entreprises n'ont pas ces leviers. Cela crée une forme de concurrence déloyale"

La question de la pression fiscale sur les PME est un véritable enjeu. Contrairement aux grands groupes qui optimisent leur fiscalité grâce aux prix de transfert au sein de l’Europe, les plus petites entreprises n’ont pas ces leviers. Cela crée une forme de concurrence déloyale entre les grandes multinationales et les PME. Aux États-Unis, un Small Business Act a été mis en place pour protéger les petites entreprises. En France, il faudrait également ouvrir cette réflexion, car le problème n’est pas seulement le niveau de fiscalité, mais la différence de traitement entre petites et grandes entreprises.

Y a-t-il des évolutions récentes qui vous auraient poussé à ajouter d’autres éléments dans votre BD ?

Pas vraiment, car même l’augmentation actuelle du chômage s’explique principalement par le ralentissement de la croissance. Comme entre 2008 et 2015, 1,5 million de chômeurs supplémentaires sont apparus, non par manque de volonté mais parce que l’économie était à l’arrêt. Quand la croissance est faible, elle ne permet pas d’absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail, et c’est ce que nous vivons aujourd’hui. Le débat sur le chômage est souvent biaisé : on l’attribue trop au système d’assurance chômage alors qu’il dépend avant tout du dynamisme économique. Or, la croissance repose sur l’innovation. Sur ce point, je prône un modèle d’économie mixte, où le public et le privé se complètent. Contrairement à ce qu’on entend souvent, le privé n’est pas écrasé par le public en France : en réalité, il représente trois fois plus que le secteur public.

"L'IA, Internet ou encore le smartphone sont issus de recherches publiques avant d'être développés par les entreprises privées"

L’innovation est l’exemple parfait de cette synergie que je défends: l’IA, Internet ou encore le smartphone sont issus de recherches publiques avant d’être développés par des entreprises privées. Pourtant, on entend de plus en plus le discours selon lequel seuls les entrepreneurs innovent, ce qui est faux. Même aux États-Unis, la recherche publique reste un moteur essentiel de l’innovation.

Vous prônez une transition écologique financée en partie par le secteur public. Comment concilier ces investissements massifs avec la volonté de maintenir une compétitivité ?

L’innovation repose en grande partie sur la recherche publique, qui intervient en amont du processus, là où le privé hésite à investir, surtout sur le long terme. Historiquement, les grandes avancées – qu’il s’agisse du nucléaire, d’Internet ou des énergies renouvelables – ont bénéficié d’un soutien public initial avant que des entreprises ne prennent le relais. Il en va de même pour la transition écologique : nous en sommes encore aux prémices, et l’État doit continuer à jouer un rôle structurant avant que les acteurs privés ne s’imposent.

Quelle pourrait être l’influence du second mandat de Donald Trump ?

Donald Trump a remis le protectionnisme au centre du débat, au point qu’aujourd’hui même Emmanuel Macron défend un protectionnisme européen. Avant 2016, ce sujet était quasi tabou. Pourtant, un protectionnisme intelligent est essentiel, notamment pour soutenir la naissance d’industries stratégiques.

"Alors que la Chine a su imposer ses propres plateformes comme TikTok en limitant l’accès aux géants américains, l’Europe n’a rien développé, laissant Twitter/X et Facebook s’imposer"

Prenons l’exemple des réseaux sociaux : alors que la Chine a su imposer ses propres plateformes comme TikTok en limitant l’accès aux géants américains, l’Europe n’a rien développé, laissant Twitter/X et Facebook s’imposer. Nous aurions pu créer un équivalent européen, le soutenir financièrement et, si nécessaire, encadrer ou limiter l’influence de certaines plateformes étrangères.

C’est malheureusement la même logique avec l’IA : nous avons laissé les solutions américaines et chinoises capter nos données et structurer l’avenir de cette technologie. Or, une IA européenne, même initialement moins performante, garantirait notre souveraineté sur des enjeux majeurs comme la reconnaissance faciale et l’usage des données privées. L’enjeu est donc de rétablir un équilibre entre intervention de l’État, innovation privée et souveraineté industrielle.

Comment voyez-vous l’évolution du monde du travail dans les décennies à venir ?

Elle dépendra en grande partie de l’IA et de son usage. Si elle accompagne les chercheurs, médecins ou journalistes en améliorant leur productivité, c’est une avancée positive. En revanche, si elle se substitue aux emplois automatisables, elle entraînera des suppressions de postes et concentrera davantage les profits entre les mains d’une minorité. L’enjeu est donc de réguler son développement pour qu’elle renforce l’emploi plutôt que de le détruire.

Par ailleurs, la concurrence mondiale continue d’exercer une pression sur les emplois les moins qualifiés, avec des délocalisations de plus en plus facilitées. Or, certaines industries stratégiques, comme la santé ou l’armement, ne devraient pas être soumises à cette logique. Il est crucial de définir collectivement les secteurs essentiels à notre souveraineté et de rapatrier leur production pour éviter la dépendance, comme nous l’avons constaté lors de la crise du Covid. Cela implique de sortir ces industries de la seule logique de compétitivité pour les protéger des fluctuations du marché mondial.

Propos recueillis par Cem Algul