Valentin Negrel (Qovetia) : Un réseau de niche pour les vétos
Décideurs. L’Europe vous semble-t-elle un terrain propice aux opérations de M&A ?
Valentin Negrel. Oui, sans hésitation. Le marché vétérinaire européen est extrêmement fragmenté avec un taux de consolidation situé en-dessous de 15 % en Italie et en Espagne, aux alentours de 25 % en France et Allemagne, et supérieur à 50 % au Royaume-Uni et dans les pays nordiques. Actuellement, les services vétérinaires pèsent près de 21 milliards d’euros de chiffre d’affaires dont 4,5 milliards pour la France, avec une croissance annuelle estimée à 6 % entre 2021 et 2027. Le marché vétérinaire est anticyclique et régulé, mais pas autant que celui de la santé humaine, les prix n’étant pas contrôlés. Les fonds de private equity sont très friands de ces caractéristiques et de plus en plus de plateformes se développent avec des stratégies de build‑up [stratégie de croissance basée sur l’acquisition d’autres sociétés de son secteur, ndlr]. Chez Qovetia, nous visons plus d’une vingtaine d’acquisitions par an. Enfin, le rapport aux animaux a totalement évolué depuis les années 80, au point de donner lieu à un phénomène d’humanisation de l’animal. Les attentes des propriétaires en termes de soins, de suivi et de prévention favorisent de nouvelles pratiques telles que la télémédecine pour réduire les délais d’attente et de prise en charge.
De quelle manière les cliniques et cabinets vétérinaires français pourraient-ils renforcer leur dynamisme ?
Nous avons remarqué que de nombreux vétérinaires dirigent des cliniques sans avoir été formés au management ou à la gestion comptable. Alors que le métier est sous tension, avec des taux de suicide 3 à 4 fois plus élevés que ceux de la population générale, il est urgent de remettre l’humain au centre des priorités. Intégrer un réseau vertueux permet aux vétérinaires de se focaliser sur leur cœur de métier : les tâches médicales et la relation avec leurs clients. Les moyens financiers disponibles et l’ampleur du réseau offrent également une capacité de renouvellement des équipements coûteux, un partage des compétences, l’accès à des services supports et à la création de centres de référé.
"Les services vétérinaires pèsent près de 21 milliards d’euros de chiffre d’affaires dont 4,5 milliards pour la France"
Par rapport à d’autres secteurs, constatez-vous une différence majeure autour des deals relatifs au domaine de la santé ?
Le facteur humain fait toute la différence. Nous ne rachetons pas seulement des cliniques mais nous tissons un partenariat avec nos vétérinaires, qui incarnent l’actif principal de nos groupes. Les notions de fidélisation et d’éthique sont au cœur de l’approche de Qovetia. Nous nous positionnons ainsi en support des praticiens en leur laissant la liberté des prises de décisions opérationnelles et médicales. Notre activité repose ainsi sur un arbitrage entre croissance, conformité et l’engagement des équipes. En France, l’Ordre national des vétérinaires (CNOV) s’oppose à la "financiarisation" à outrance du marché. En juillet 2023, le Conseil d’État avait d’ailleurs statué en sa faveur après que le CNOV avait retiré la capacité d’exercer à certaines cliniques vétérinaires ayant rejoint des groupes. Il faut garder en tête que les vétérinaires conservent la liberté de choisir le type de réseau qu’ils rejoignent en fonction des valeurs qu’ils prônent.
Comment maintenez-vous une démarche vertueuse au sein du secteur de la santé ?
Chez Qovetia, nous avons à cœur de prôner un partage de la valeur. Nous recrutons des partenaires opérationnels et financiers. À titre d’exemple, les vétérinaires cédants s’associent à notre modèle en réinvestissant 20 à 30 % de leur prix de cession dans notre holding, ce qui garantit un solide alignement entre vision médicale et performance économique. En outre, notre réseau décentralisé repose sur un ancrage régional structuré autour de pôles de référence et de centres satellites. Nous sommes aujourd’hui implantés en Normandie, en Bourgogne Franche-Comté, en Occitanie, en Rhône-Alpes, en PACA ainsi qu’en région parisienne. En combinant une forte autonomie des structures et un appui opérationnel, nous offrons un cadre pour une meilleure qualité de vie au travail des soignants, qui se traduit par une meilleure qualité de soins aux patients.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph