L’industrie pharmaceutique redoute l’expiration de brevets de médicaments "blockbuster". Mais la crise reste porteuse d’opportunités pour Jenna Tounsi, directrice M&A du cabinet de conseil international Efor Group. "Les big pharma, confrontées au patent cliff, pourront envisager de racheter des biotech innovantes à moindre coût."
Jenna Tounsi (Efor Group) : Porter l'hypercroissance à l'international
Décideurs. De quelle manière le patent cliff, l’expiration de brevets majeurs détenus par de grands laboratoires pharmaceutiques, influe-t-il sur le secteur ?
Jenna Tounsi. À mon sens, le patent cliff pourrait être comblé par l’essor des biotech. Celles-ci ont particulièrement souffert après la crise Covid. Certains manques de financement lié à la hausse des taux d’intérêt ont freiné l’appétit des investisseurs. Nombre de biotech, jugées trop risquées, se sont heurtées au "wall post-B", limitant leur capacité à passer à l’échelle. Si ce contexte de marché les a fragilisées, il pourrait paradoxalement bénéficier aux big pharma. Ces dernières, confrontées à l’érosion de leurs revenus liée à l’expiration de ces brevets, sont en quête de relais de croissance. Les biotech innovantes, aujourd’hui en difficulté, deviennent potentiellement accessibles, dans des conditions plus favorables, et pourraient représenter des cibles avantageuses.
Par rapport aux autres secteurs, constatez-vous une différence majeure autour des deals relatifs au domaine de la santé ?
La nature du secteur, son rôle stratégique, ses enjeux éthiques, de réputation et de transparence sur les prix contribuent à un environnement réglementaire complexe.
Chaque opération peut relever de l’intérêt public, surtout lorsqu’il s’agit de médicaments essentiels. Dans un contexte où l’État cherche à rapatrier les capacités industrielles localement, toute cession à un acteur étranger peut enclencher une review au titre du contrôle des investissements étrangers.
"Chaque opération peut relever de l’intérêt public, surtout lorsqu’il s’agit de médicaments essentiels"
Cette complexité réglementaire renforce la demande pour des acteurs spécialisés comme Efor, auprès desquels les grands laboratoires pharmaceutiques externalisent une partie de leurs activités. Les clients recherchent aujourd’hui des partenaires capables d’intervenir à l’échelle mondiale, pour gérer des projets multi-pays en conformité avec les exigences locales.
Enfin, il existe un sujet social en France. Toute opération visant à réduire les effectifs – en particulier lorsqu’elle implique la fermeture d’un site – peut provoquer d’importants mouvements sociaux. Ce risque est encore plus marqué lorsque l’entreprise concernée a bénéficié d’aides publiques, comme le crédit d’impôt recherche.
Dans ce contexte, cela soulève des questions liées au bon usage de l’argent public. Comment s’esquisse la stratégie de croissance d’Efor ?
Notre objectif est de préserver un modèle qui a fait ses preuves jusqu’ici, tout en se concentrant sur de nouveaux marchés où s’implanter à travers des acquisitions ciblées. Notre stratégie consiste à combiner croissance organique, qui constitue l’ADN d’Efor, et croissance externe, qui vient en appui pour accélérer notre développement.
Les opérations de M&A renforcent notre présence tout en consolidant notre expertise à l’international. Nos deux dernières acquisitions, menées en parallèle, illustrent parfaitement cette orientation. Nous avons récemment racheté les sociétés PharmEng Technology, à Toronto, et Project Delivery Partners, à Singapour. Cette double opération marque clairement notre entrée dans une phase d’internationalisation plus affirmée. Ces acquisitions n’ont pas été motivées uniquement par une logique d’expansion, mais également par une forte complémentarité opérationnelle. Elles sont le fruit d’une collaboration déjà engagée sur le terrain et d’une vision partagée avec les dirigeants qui restent engagés à nos côtés. Cette volonté mutuelle assure la transition et soutient la pérennité des sociétés acquises.
Propos recueillis par Alexandra Bui