L’hégémonie des géants pharmaceutiques se heurte à l’arrivée à échéance des brevets de certains médicaments phares. Rafaèle Tordjman, fondatrice et présidente de Jeito, fonds indépendant leader dédié aux sociétés biopharmaceutiques, revient sur les pistes prometteuses de ce moment charnière.
Rafaèle Tordjman (Jeito) : "On assiste à un basculement de la R&D, qui émane dorénavant à 70 % de plus petites structures externalisées"
Décideurs. Quel état des lieux feriez-vous du financement des innovations en santé ?
Trouver des thérapies innovantes est un besoin sans fin. Deux tiers des maladies restent sans traitement efficaces, sans compter celles où le traitement existe, et pour lesquelles une amélioration est attendue. Face à cette demande, Les industriels pharmaceutiques ont toujours consacré un budget significatif dans l’innovation santé car elle leur permet de renouveler leur gamme tout en sécurisant une source de revenus à forte valeur ajoutée.
Le secteur de la pharma se dirige justement vers un "patent cliff", c’est-à-dire l’échéance des brevets de médicaments blockbusters. Comment ce manque à gagner, qui atteindrait les 300 milliards de dollars en 2030, influe sur le marché ?
En anticipation de cette perte de brevets et autres exclusivités liées à la commercialisation de leurs produits, les industriels ont donc intérêt à anticiper encore plus vite le renouvellement de leur portefeuille d’innovations, ceci d’autant plus que leur R&D s’est progressivement externalisée. En seulement 20 ans, on est passé de 45% à 70% de la R&D issue de plus petites structures externes.
"En seulement 20 ans, on est passé de 45% à 70% de la R&D issue de plus petites structures externes"
Prenons l’exemple du laboratoire Merck. Dès 2028, un seul produit en cancérologie va engendrer 25 milliards de dollars de perte de chiffre d’affaires. Cela l’a notamment conduit à se repositionner sur des aires thérapeutiques comme l’ophtalmologie. En atteste l’acquisition d’EyeBio, une de nos sociétés en portefeuille acquise par le groupe en mai 2024 pour un montant pouvant atteindre 3 milliards de dollars.
Comment les fonds en innovation captent-ils justement ce potentiel d’investissement des Pharma ?
L’investissement en innovation a toujours été très porteur aux Etats-Unis où les écosystèmes de financement sont très développés. En Europe, nous avons toujours bénéficié d’une recherche de grande qualité. C’est plus au niveau de la chaîne de développement qu’il faudrait renforcer le segment des fonds de croissance pour qu’ils puissent investir des montants significatifs qui permettent aux biopharmas d’assurer un développement dans la durée, sans être obligées d’avoir recours à des appels de fonds répétés.
"Cette problématique de financement prend d’autant plus de sens dans un contexte où la Chine a sensiblement progressé en matière de R&D"
C’est l’ambition que nous portons avec Jeito lorsque nous investissons juste avant la phase clinique ou en début de clinique. Il s’agit d’accompagner les biopharmas prometteuses afin de leur permettre d’accélérer cette phase clinique déterminante et d’anticiper les écueils liés à l’accès au marché. Cette problématique de financement prend d’autant plus de sens dans un contexte où la Chine a sensiblement progressé en matière de R&D.
Comment déterminer le potentiel d’un traitement, à savoir sa valeur actuelle nette (VAN) ?
Le bénéfice patient est au cœur de la valeur du médicament. Du point de vue de l’investisseur, nous évaluons le potentiel de l’innovation en procédant à une analyse de la population de patients concernés, du prix potentiel du traitement à savoir le prix de remboursement qui sera possible et accepté par les États du fait justement du bénéfice patient et enfin le nombre d’années d’exclusivité après la commercialisation du médicament. L’objectif est d’accélérer la création de valeur, c’est à dire la future valeur projetée, et d’élargir la population avec des indications adjacentes ou d’autres produits en lien avec l’aire thérapeutique.
Pour y parvenir, et à titre d’illustration, les équipes de Jeito sont composées de profils très diversifiés : scientifiques, commerciaux, ou encore experts en production. C’est la combinaison et la coordination de ces compétences multi-disciplinaires intégrées, qui sont déterminantes au succès. En avançant de manière collective, nous parvenons à cerner les besoins du marché, ceux des laboratoires ainsi que les innovations les plus prometteuses. Nous pouvons anticiper au plus près la valeur future des thérapies, ce qui nous permet ensuite d’évaluer les besoins en financement.
Dans le domaine de la santé, comment s’articule le rapport entre les LPs et GPs ?
Les investisseurs LPs ont un rôle à jouer en particulier dans la biopharma, segment plus expert. Notre rôle en tant que fonds, est précisément de contribuer à les acculturer à ce domaine d’innovation où la valeur repose sur le bénéfice patient attendu et la façon dont on peut accélérer les innovations vers les populations cibles.
En Europe, Jeito a atteint les 534 millions d’euros levés parce que les investisseurs ont non seulement compris notre thèse d’investissement mise au service du bénéfice patient, mais aussi su apprécier la capacité de nos équipes à penser l’innovation au niveau mondial. Face à une demande forte, nous veillons à ce que nos sociétés en portefeuille pensent très tôt au marché européen mais aussi américain, le plus important au monde, pour leur donner les moyens de réaliser tout leur potentiel.
Quelles tendances sociétales influent sur les investissements en pharma ?
Tous les pays font face à un vieillissement de la population. Cela explique naturellement la recherche propre aux pathologies liées à l’âge comme la DMLA (Dégénérescence maculaire liée à l'âge) en ophtalmologie, mais aussi les maladies neurologiques, dont celles liées au système nerveux central mais aussi au système périphérique.
L’autre enjeu sociétal est celui de la baisse de la natalité induite notamment par la hausse de l’infertilité, notamment masculine. La recherche dans le domaine des médecines de la reproduction et de la santé des femmes constituera une tendance forte de long terme. Jeito vient d’ailleurs d’investir dans ReproNovo qui couvre ces deux domaines avec des développements très innovants qui répondent justement à l’enjeu de dénatalité à fort impact sur les PIB mondiaux.
Quelles aires thérapeutiques vous semblent prioritaires ?
L’oncologie reste un domaine important qui continue de capter une très grande part de la recherche et où les progrès sont encore fortement attendus. En 2030, le deuxième cancer le plus fréquent sera celui du pancréas. À date cependant, nous ne savons ni le traiter, ni identifier quels en sont les facteurs de risques.
Les maladies auto-immunes, où un système immunitaire dérégulé s’attaque à des cellules saines, constituent un autre poste essentiel. De récents investissements répondent au besoin du marché sur des pathologies comme Lupus ou encore les atteintes rénales. Fort de ce constat, Biogen a racheté HiBio, une biotech de phase 2 du portefeuille de Jeito, pour un ticket pouvant atteindre d’1,8 milliard de dollars au total. D’autres aires thérapeutiques, tout spécialement celles liées aux risques cardiométaboliques dont le diabète et l’obésité, attireront des investissements importants dans les prochaines années.
"L’IA contribue notamment à sélectionner plus précisément et plus rapidement les meilleures populations de patients"
L’autre facteur d’accélération de l’innovation qui touche à l’ensemble des domaines est l’IA qui permet de gagner du temps mais aussi de l’argent sur les phases cliniques. L’IA contribue notamment à sélectionner plus précisément et plus rapidement les meilleures populations de patients. Cela permet de cibler les biomarqueurs plus efficaces et d’autre part d’accélérer l’acheminement des traitements vers les patients de populations cibles plus pertinents.
Propos recueillis par Alexandra Bui