Si les traitements contre l’obésité se multiplient, l’épidémie mondiale ne cesse de croître. Pourtant, de nombreuses pistes existent pour mieux prendre en charge les patients, avec une meilleure formation des soignants, un dépistage repensé, ou encore, la complémentarité des solutions. L’ensemble du système mérite d’opérer une transformation en profondeur.
Obésités : des nouveaux traitements aux approches personnalisées
Rien ne semble freiner la fulgurante ascension de l’épidémie mondiale d’obésité. L’an dernier, la revue médicale britannique The Lancet dévoilait que plus d’un milliard de personnes étaient obèses dans le monde. Un chiffre alarmant qui a plus que doublé en 30 ans et qui pourrait continuer de grimper si rien ne change.
Traitements : quand il y en a "pour tous les goûts"
Sur le marché de la lutte contre l’obésité, l’offre de traitements est pléthorique. Chirurgies bariatriques, de la sleeve au bypass, en passant par l’anneau gastrique, ou encore coupe-faim et autres brûleurs de graisse inondent le marché depuis plusieurs années. Un mouvement qui s’inscrit depuis un mouvement amorcé, dans les années 2000, avec l’essor des chirurgies basées sur la malabsorption des aliments, jusqu’à la dernière innovation du secteur, les incrétinomimétiques. Ces médicaments, qui agissent sur les hormones de régulation de l'appétit, ont été initialement développés pour traiter le diabète. L’engouement du grand public a été tel que les laboratoires Novo Nordisk et Lilly ont lancé leurs solutions injectables en un temps record. Une bonne nouvelle pour les malades, mais aussi pour les industriels du marché de l’obésité. Pour Cyril Gauthier, médecin nutritionniste spécialiste de l’obésité et CEO de la société EPSD, éditrice de la plateforme Nuvee, spécialisée dans l’éducation thérapeutique du patient et de la formation des soignants, "les médicaments de l’obésité, à l’instar des chirurgies bariatriques, risquent de créer un marché autour de la pathologie plutôt que de favoriser un parcours de soin efficace. Les dangers liés au mésusage sont réels."
"Sans médicaments, il était plus difficile pour la société de considérer l’obésité comme une maladie", Dr Cyril Gauthier
Avec une perte de poids parfois fulgurante, se pose la question des effets secondaires ou des rechutes liées à l’arrêt des traitements. Selon Camille Bertin, Partner au sein du cabinet de conseil en santé Cepton Strategies, "l’absence ou le peu de remboursement de ces traitements en Europe et aux USA pousse les patients à l’arrêt, ce qui engendre bien souvent une reprise du poids perdu. Il s’agit d’un enjeu business pour les fabricants qui pourraient repenser leur stratégie de commercialisation à l’avenir." Cependant, une chose est sûre, "sans médicaments, il était plus difficile pour la société de considérer l’obésité comme une maladie. Leur arrivée pousse à la prise de conscience", affirme le docteur Cyril Gauthier, également copilote du parcours nutrition santé de l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté.
Deux poids, deux mesures
"En matière d’obésité, la recherche fondamentale manque, notamment sur l’aspect addictif de la pathologie pour en comprendre les étiologies", soutient le docteur Philippe Pouletty, CEO de Truffle Capital & fondateur de la biotech Bariatek, à l’origine d’un implant qui reproduit les effets de la chirurgie bariatrique via une implantation par voie endoscopique. Il ajoute : "L’obésité a besoin de R&D de haute qualité comme c’est le cas en matière de cardiologie." Le constat est unanime, "l’obésité souffre d’un manque de considération" par rapport à d’autres maladies, quitte à en oublier son caractère chronique.
"En matière d’obésité, la recherche fondamentale manque", Dr Philippe Pouletty
Selon Olivier Perigeat, DG des laboratoires Santivov (groupe Nutrisens), de nombreux patients "ne se font plus suivre, en particulier après la chirurgie". Pour ce leader français des compléments alimentaires post-chirurgie bariatrique, "le phénomène nuit à un suivi adéquat sur le plan psychologique et nutritionnel". Se faire suivre, mais par qui ? La maladie souffre de l’absence d’un spécialiste dédié, rapporte Cyril Gauthier. "Avoir une reconnaissance de médecin spécialiste de l’obésité serait un plus", assure-t-il. À l’image de bien d’autres pathologies, "l’obésité doit être décelée de façon précoce à travers des marqueurs et des stades précis", insiste Philippe Pouletty. Un défi en matière de prévention lorsque l’on sait que "les traitements actuels ne sont pas adaptés aux plus jeunes", précise Camille Bertin.
Affiner le parcours de soins
À l’échelle de la France, l’obésité touche 10 millions de personnes. Pour autant, pas question de fustiger les malades, ni même les solutions proposées. Pour Cyril Gauthier, "le problème repose moins sur les DM et molécules disponibles que sur une meilleure structuration du parcours de soins." Sur 56 % des adultes français ayant consulté pour leur obésité, plus des deux tiers n’ont pas intégré un parcours de soins adaptés, selon une enquête commandée par le Collectif national des associations d’obèses (CNAO) et la Ligue contre l’obésité (LCO).
"De nombreux patients ne se font plus suivre, en particulier après la chirurgie", Olivier Perigeat
Au commencement, le diagnostic. En juin 2022, la HAS (Haute autorité de santé) a publié ses recommandations relatives à l’obésité avec un nouveau phénotypage basé sur sept paramètres, dont l’IMC mais aussi les comorbidités médicales, le retentissement fonctionnel et sur la qualité de vie, les troubles psychologiques, les étiologies de l’obésité, les troubles du comportement alimentaire et la trajectoire pondérale. En tout, ce sont 3 niveaux de recours et 5 niveaux de sévérité qui sont mis en évidence. Pourtant, "le premier niveau de soin, représenté par les cabinets de ville, a toujours été en difficulté", observe Cyril Gauthier. En cause, "le cursus de médecine, en particulier la médecine générale, intègre trop peu les thèmes de l’obésité ou de la nutrition, complète Olivier Perigeat, sans oublier le probable manque de formation des soignants en Ehpad, confrontés à ces patients opérés il y a plusieurs années, qui nécessitent un suivi particulier."
Parmi les solutions envisagées pour une meilleure prise en charge, "un système de profilage afin de déterminer le parcours de soins au cas par cas, rapporte Cyril Gauthier, il est nécessaire de créer davantage de centres interdisciplinaires spécialisés en obésité et décentrés de l’hôpital pour en être un relais. Il faudrait aussi impliquer les professionnels de santé et leur donner des outils afin d’être au plus près des malades et de réduire les coûts." De quoi tendre, peut-être, vers un modèle plus complet, comme aux États-Unis, où "il existe davantage de centres qui offrent différentes solutions", indique Camille Bertin.
"Les fabricants doivent démontrent l’impact médico-économique de la complémentarité de ces solutions", Camille Bertin
Complémentarité des solutions
"Le traitement de cette pathologie chronique se compose de rechutes et d’échecs qu’il est important d’accepter. Il n’y a pas une seule solution mais des alternatives thérapeutiques qui doivent s’inscrire dans un parcours de soins individualisé", affirme Cyril Gauthier. Une combinaison de traitements dont Philippe Pouletty se dit "convaincu qu’elle améliorera la prise en charge." À condition que "les industriels proposent des produits qui facilitent l’observance des patients", met en garde Olivier Perigeat, et que "les fabricants démontrent l’impact médico-économique de la complémentarité de ces solutions auprès des agences réglementaires et payeurs publics et privés, qui pourraient les reconnaître à terme", estime Camille Bertin.
Pour repenser la prise en charge, les dispositifs innovants se multiplient, à l’image de l’article 51, qui autorise des expérimentations en dehors du droit commun. C’est dans ce cadre que l’Emno (Espace médical nutrition obésité), un programme porté par Cyril Gauthier, a été lancé. Celui-ci entend "rendre le patient acteur de sa prise en charge grâce à un suivi pluridisciplinaire en présentiel et digital sur le long terme." Un enjeu de taille, puisqu’en 2023, selon une étude du cabinet Asterès, l’obésité coûtait déjà 10,6 milliards d’euros par an à la France en raison des maladies associées.
Léa Pierre-Joseph