Attendue depuis plus de deux ans, la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie a été présentée ce jeudi 12 février par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Ce plan ambitieux fixe le cap de la transition énergétique française pour la prochaine décennie, avec un objectif central : atteindre la neutralité carbone en 2050.

C’est depuis les barrages hydroélectriques de Saut-Mortier et de Vouglans, dans le Jura, que le gouvernement a choisi de dévoiler les contours de cette PPE3 tant attendue. Le symbole n’est pas anodin : l’hydroélectricité représente près de 15 % de la production d’électricité française et constitue la première filière renouvelable du pays. 

Avec trois ans de retard sur le calendrier initial, cette feuille de route énergétique trace les orientations de la France jusqu’en 2035, en cohérence avec la Stratégie nationale bas carbone (SNBC3), mise en consultation en décembre 2025.

Décarboner massivement la production électrique

La PPE3 répond à trois objectifs majeurs : souveraineté énergétique, neutralité carbone et compétitivité des prix. Selon le dossier de presse gouvernemental, le plan fixe une cible de production électrique décarbonée comprise entre 650 et 693 térawattheures (TWh) en 2035, contre 544 TWh en 2025. Cette augmentation de 120 TWh par an équivaut à la production de 12,5 tranches de réacteurs EPR2.

En parallèle, le gouvernement entend réduire drastiquement la consommation d’énergies fossiles, qui passerait d’environ 900 TWh en 2023 à 330 TWh en 2035. L’objectif est d’inverser la tendance actuelle : alors que la France consomme aujourd’hui près de 60 % d’énergie finale fossile, cette part devrait tomber à 40 % dès 2030 et à 29 % en 2035 :

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Le nucléaire au cœur de la stratégie

Rupture assumée avec la précédente programmation qui prévoyait la fermeture de 14 réacteurs, la PPE3 acte résolument la relance du nucléaire français. Le plan prévoit l’optimisation du parc de 57 réacteurs dès 2030, avec une production attendue de 380 à 420 TWh contre 320 TWh en 2023. La durée de vie des réacteurs devrait être prolongée à 50, voire 60 ans, dans le respect des exigences de sûreté.

Dans le prolongement du discours de Belfort prononcé par le président de la République en février 2022, la PPE3 confirme le lancement de la construction de six réacteurs de type EPR2. Les équipes d’EDF sont mobilisées pour conduire ces projets dans le respect des exigences fixées en matière de sûreté, de sécurité, de qualité, de délais et de coûts”, a réagi l’opérateur. 

Le gouvernement se fixe également l’objectif de pouvoir décider en 2026 du lancement de huit réacteurs supplémentaires. Les coûts de construction de ces six premiers réacteurs ont été évalués entre 51,7 milliards d’euros, répartis sur une durée de 25 ans. Le soutien public reposera sur un prêt bonifié de l’État couvrant au moins la moitié des coûts de construction et un contrat pour différence plafonné à 100 euros par MWh.

Énergies renouvelables : une trajectoire “raisonnée”

Sur le volet des énergies renouvelables électriques, la programmation privilégie une approche qualifiée de ”raisonnée et réaliste” par le gouvernement, tenant compte de quatre critères : la maîtrise des coûts, la disponibilité de la production, l’acceptabilité locale et la souveraineté industrielle.

Pour le photovoltaïque, la trajectoire reste ambitieuse avec une cible de 48 gigawatts (GW) en 2030 et de 55 à 80 GW en 2035, contre environ 30 GW actuellement. La Fédération nationale de l’énergie solaire (FNES) a accueilli ces objectifs avec prudence, notant que les 48 GW annoncés se rapprochent du scénario R3 de RTE qu’elle avait jugé “acceptable”. “C’est un premier soulagement avant la suite”, a commenté la fédération professionnelle, qui précise toutefois que “l’allocation des volumes doit désormais être notre priorité” afin de “garantir une allocation de volumes qui permette le maintien durable de l’emploi, la valorisation dans les territoires et la priorisation des projets exemplaires”.

Concernant l’éolien terrestre, le gouvernement privilégie le renouvellement des parcs existants avec des turbines plus puissantes pour limiter l’impact paysager. Les cibles sont fixées à 31 GW en 2030 et 35 à 40 GW en 2035, contre environ 24 GW actuellement.

L’éolien en mer fait l’objet d’une accélération notable, la Programmation visant de 15 GW de puissance installée d’ici à 2035. Le calendrier pour atteindre 18 GW a été ajusté à 2037 afin d’intégrer les réalités industrielles. Avec 5 000 emplois industriels et 3 des 11 sites européens de fabrication de composants de turbines, la France entend renforcer son leadership dans ce domaine.

L’hydroélectricité relancée

La réforme de l’hydroélectricité constitue un volet majeur de la PPE3. Une étape importante a été franchie à l’été 2025 avec la résolution du précontentieux avec la Commission européenne, ouvrant la voie à une relance massive des investissements dans les barrages. La proposition de loi Battistel-Bolo, adoptée par l’Assemblée nationale le 5 février 2026, doit permettre la mise en œuvre de cette réforme.

L’objectif est d’augmenter les capacités de barrages de 2,8 GW, dont 1,7 GW de stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) et 1,1 GW par l’optimisation des ouvrages existants. “Plusieurs installations ont encore du potentiel d’augmentation de puissance. Selon notre estimation, cette manne inexploitée représente près de 500 mégawatts”, nous avait confié il y a quelques semaines Emmanuelle Verger, directrice exécutive du groupe EDF en charge des activités hydrauliques.

Diversifier les solutions bas carbone

Pour les usages difficiles à électrifier, le gouvernement promeut le recours à des substituts décarbonés. Le biométhane injecté dans le réseau devrait atteindre 47 à 82 TWh en 2035, contre 9 TWh actuellement. Les biocarburants, notamment pour le transport aérien et maritime, devraient représenter 70 à 90 TWh en 2035. Les objectifs concernant l’hydrogène décarboné sont fixés à 4,5 GW de capacités d’électrolyse pour 2030 et 8 GW pour 2035. La chaleur renouvelable et de récupération passera de 172 TWh en 2023 à 328-421 TWh en 2035, avec notamment un quintuplement de la géothermie prévu d’ici à 2035.

Alors que l’interminable séquence budgétaire s’achève à peine, quid du poids sur les finances publiques ? Le gouvernement assure que les objectifs pourront être atteints pour un coût maîtrisé. Les modélisations prévoient une baisse de la charge publique de l’ordre de 50 % à horizon 2040 dans le scénario de prix médian. Cette trajectoire repose sur le recours aux appels d’offres compétitifs avec contrats pour différence, qui permettent de minimiser les coûts pour l’État.

La mise en œuvre de la PPE3 devrait générer un surcroît de plus de 120 000 emplois d’ici à 2030 : 38 000 dans le photovoltaïque, 50 000 dans le nucléaire et 28 000 dans l’éolien en mer.

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Clause de revoyure et méthode contestée

Innovation notable, la PPE3 intègre pour la première fois une clause de revoyure en 2027, permettant d’ajuster la trajectoire aux besoins énergétiques réellement constatés. Si le contenu de la PPE3 suscite des réactions contrastées, la méthode choisie par le gouvernement a cristallisé les critiques. 

En optant pour une publication par décret (prévue ce vendredi 13 février au Journal Officiel) plutôt que par la voie législative, Sébastien Lecornu s’est attiré les foudres de la majorité sénatoriale. Les présidents des groupes LR et Union centriste, Mathieu Darnaud et Hervé Marseille, dénoncent dans une tribune citée par Public Sénat un “passage en force” pour un texte “sans légitimité”, qui court-circuite le travail parlementaire engagé depuis près de deux ans. 

Dans l’Opinion, Bruno Retailleau a quant à lui fustigé un texte “sans chiffrage, sans vote” qui selon lui “compromet l’avenir économique et industriel de la France”. Du côté du Rassemblement national, Marine Le Pen a – entre deux audiences de son procès en appel – qualifié cette publication de “lourde faute”, enjoignant au Premier ministre d’”arrêter cette folie” et dénonçant un projet qu’elle chiffre “à un minimum de 300 milliards d’euros”. À l’inverse, le premier secrétaire du PS Olivier Faure avait appelé le gouvernement à publier cette PPE pour ne pas “saborder dans les faits les énergies renouvelables”. 

Prochaine étape, évoquée ce matin dans le Jura par Monique Barbut, ministre de la Transition écologique : le plan national d’électrification attendu au printemps pour accompagner l’industrie, le bâtiment, les mobilités et le numérique dans l’électrification massive des usages.

Alexandre Hervaud