Après quatorze années de travaux, l’Éthiopie a inauguré en 2025 le Grand Barrage de la Renaissance (GERD), plus grande infrastructure hydroélectrique du continent. Un ouvrage titanesque qui symbolise les ambitions du deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, mais cristallise également des tensions autour du partage des eaux du Nil.
Avec le Grand Barrage de la Renaissance, l’Éthiopie redessine la carte énergétique et géopolitique du Nil
Les chiffres donnent le vertige. Selon l’entreprise italienne Webuild, maître d’œuvre du projet, le GERD s’étend sur près de deux kilomètres de large pour 170 mètres de hauteur, avec une capacité de retenue de 74 milliards de mètres cubes d’eau. L’ouvrage figure parmi les plus hauts barrages d’Afrique, derrière le barrage de Gilgel Gibe III (243 mètres) sur le fleuve Omo, également en Éthiopie, et le barrage de Katse (185 mètres), au Lesotho. À terme, ses treize turbines – dont certaines fonctionnent déjà depuis 2022 – doivent atteindre une puissance de 5 150 mégawatts, soit plus du double de la production électrique actuelle de l’Éthiopie. Si ces capacités restent bien inférieures à celles des géants chinois des Trois-Gorges (22,5 GW) ou de Baihetan (16 GW), le GERD n’en demeure pas moins un ouvrage majeur à l’échelle continentale.
Lancé en 2011 pour un coût estimé à quatre milliards de dollars, le barrage officiellement inauguré le 9 septembre 2025 constitue une fierté nationale dans un pays où environ 45 % des 130 millions d’habitants n’ont pas accès à l’électricité. “Ce projet ambitieux a été réalisé grâce aux seules ressources éthiopiennes”, martelait en février 2026 le Premier ministre Abiy Ahmed devant le Parlement, en réponse aux affirmations du président américain Donald Trump, qui prétendait que les États-Unis auraient financé l’ouvrage. Pietro Salini, PDG de Webuild, avait confirmé dès septembre 2025 à l’AFP que “tous les Éthiopiens ont contribué financièrement à ce projet” par des prêts, voire des retenues sur salaires, aucun prêteur international n’ayant accepté d’investir.
Un projet né dans la tourmente
Le contexte politique régional a joué un rôle déterminant dans la concrétisation du GERD. Comme le souligne Dhesigen Naidoo, chercheur à l’Institute for Security Studies (ISS) de Pretoria, l’Éthiopie a su saisir une fenêtre d’opportunité historique. L’accord-cadre sur la coopération dans le bassin du Nil, signé en 2010, est entré en vigueur en 2011, précisément au moment où l’Égypte était secouée par le Printemps arabe. La chute d’Hosni Moubarak et l’instabilité politique qui a suivi jusqu’à l’arrivée au pouvoir du général Abdel Fattah al-Sissi en 2013 ont relégué la question du Nil au second plan de la politique étrangère égyptienne.
L’Éthiopie a profité de ce contexte pour accélérer la construction, lancée sous le Premier ministre Meles Zenawi, poursuivie par Hailemariam Desalegn et achevée sous Abiy Ahmed. Un projet “construit grâce au sang, à la sueur et aux larmes du peuple éthiopien”, selon l’expression du chercheur de l’ISS Pretoria, né d’un besoin urgent de reconstruction après les conflits internes qui ont marqué l’histoire récente du pays.
Une “menace existentielle” pour Le Caire
Le GERD se situe sur le Nil Bleu, qui prend sa source dans les hauts plateaux éthiopiens avant de rejoindre le Nil Blanc au Soudan pour former le Nil. Le fleuve fournit 85 % des eaux qui irriguent l’Égypte, pays de 110 millions d’habitants dépendant à 97 % du Nil pour ses besoins hydriques, notamment agricoles.
Aux yeux des autorités égyptiennes, le barrage constitue une “menace existentielle”. Le jour de l’inauguration, les autorités égyptiennes ont saisi le Conseil de sécurité des Nations unies pour exprimer leur opposition, suscitant une réplique éthiopienne accusant l’Égypte de faire preuve d’une “mentalité coloniale”, rappelle Dhesigen Naidoo.
En janvier 2026, lors du Forum économique mondial de Davos, Donald Trump a qualifié le barrage de “dangereux”, affirmant qu’il “bloque le Nil”. Le président américain s’est dit prêt à “remettre sur les rails” les négociations entre Le Caire et Addis-Abeba, rappelant que son administration avait suspendu en 2020 quelque 272 millions de dollars d’aide à l’Éthiopie pour intransigeance dans les pourparlers – un blocage levé par Joe Biden quelques mois plus tard.
Des tentatives de médiation infructueuses
Depuis une décennie, toutes les tentatives de médiation entre l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan – menées successivement par les États-Unis, la Banque mondiale, la Russie, les Émirats arabes unis et l’Union africaine – ont échoué. L’Éthiopie se veut pourtant rassurante. Lors de l’inauguration, Abiy Ahmed a assuré aux pays en aval que le barrage “n’affectera en rien leur développement”. Et Pietro Salini d’assurer qu’”il n’y a pas de changement dans le débit” du Nil, les barrages “libérant de l’eau pour produire de l’énergie” sans la consommer comme le feraient des systèmes d’irrigation.
Si un conflit ouvert entre les deux pays demeure peu probable, la question hydrique reste sensible dans un contexte de raréfaction des ressources et de changement climatique. Selon Beth Dunford, vice-présidente de la Banque africaine de développement, citée par le chercheur de l’ISS Pretoria, 411 millions d’Africains n’ont pas accès à l’eau potable. L’Unicef estime que les enfants de Djibouti, d’Érythrée, d’Éthiopie, du Kenya et de Somalie représentent à eux seuls la moitié des personnes affectées par la crise de l’eau dans la Corne de l’Afrique.
Les défis de la gouvernance transfrontalière des eaux
Le cas du Nil n’est pas unique sur le continent : d’autres nations situées en aval de leurs voisins doivent relever des défis similaires. L’Afrique du Sud a ainsi longtemps été en conflit avec le Lesotho, plus haut sur le fleuve Senqu-Orange. Les deux pays ont fini par créer la Commission du bassin de l’Orange-Senqu, considérée comme l’un des meilleurs systèmes de gouvernance transfrontalière des eaux au monde. À l’inverse, le fleuve Niger, qui traverse le Mali et le Niger avant d’atteindre le Nigeria, ne dispose d’aucun mécanisme solide de gouvernance, ce qui accroit sa vulnérabilité.
Pour l’Éthiopie, les enjeux dépassent la seule production électrique. Le Premier ministre a estimé les retombées du GERD à un milliard de dollars par an grâce à l’électricité vendue aux pays voisins. Lors de l’inauguration, le président sud-soudanais Salva Kiir a annoncé la signature d’un accord d’achat d’électricité, suivi par le président kényan William Ruto lors du deuxième Sommet africain sur le climat.
Cette abondance énergétique ouvre également des perspectives inédites en matière de mobilité. Selon The Guardian, l’Éthiopie est devenue le premier pays au monde à interdire l’importation de véhicules à moteur thermique. Quelque 115 000 véhicules électriques circulent désormais sur les routes du pays, l’objectif étant d’atteindre 500 000 d’ici à 2030. Une transition motivée par les économies de devises – l’Éthiopie dépensait environ 4,5 milliards de dollars par an en importations de carburant – et rendue possible par une hydroélectricité bon marché.
Le quotidien britannique rapporte qu’un chauffeur de taxi d’Addis-Abeba qui dépensait 20 000 birrs éthiopiens (110 euros) par mois en carburant n’en débourse plus que 3 000 (16 euros) pour recharger son véhicule chinois. La transition reste toutefois inégale : le pays ne compte qu’une centaine de bornes de recharge, presque toutes situées dans la capitale, sur un objectif de 2 300.
Ces ambitions de développement s’inscrivent toutefois dans un contexte intérieur toujours instable. Le Tigré est sorti en 2022 d’une guerre civile ayant fait au moins 600 000 morts selon l’Union africaine, et des tensions persistent dans les régions de l’Amhara et de l’Oromia. En février 2026, de nouveaux affrontements entre l’armée fédérale et les forces tigréennes ont fait craindre une reprise du conflit, provoquant la suspension des vols vers la région et suscitant la “préoccupation” de l’ONU.
Alexandre Hervaud