PDG de Paprec Energies, Sébastien Petithuguenin revient sur l’unité de biométhanisation de Gennevilliers, la plus importante de France à être consacrée aux biodéchets ménagers. Il détaille les innovations techniques déployées et les enjeux de souveraineté énergétique auxquels répond ce projet d’économie circulaire.
Sébastien Petithuguenin (Paprec) : "Travailler sur le recyclage et l'économie circulaire des déchets, c'est travailler à la souveraineté du pays"
Décideurs. Dans quel contexte le groupe Paprec a-t-il été impliqué dans le projet METHA VALO 92, cette future unité de méthanisation du port de Gennevilliers ?
Sébastien Petithuguenin. La filière du retour à la terre existe depuis de nombreuses années chez Paprec. Nous travaillons sur trois grandes boucles. La première est celle du recyclage matière, qui consiste à extraire les matières premières contenues dans les déchets pour les incorporer dans un nouveau cycle de fabrication industrielle. Ce métier présente un intérêt environnemental avéré, puisqu’il renforce notre souveraineté et permet de limiter massivement les émissions de CO2. La deuxième est celle de l’énergie : avec les déchets non valorisables en tant que matière, nous produisons de l’énergie pour alimenter en chaleur et en électricité les réseaux français, qu’il s’agisse d’industriels, de réseaux de chaleur urbains ou des besoins électriques du réseau national. La troisième boucle, c’est le retour à la terre : capter les matières organiques issues des déchets pour fabriquer de l’énergie lors de leur méthanisation, mais surtout pour qu’elles reviennent au sol sous forme de biofertilisants. Ces produits participent d’une agriculture renouvelée du XXIe siècle, en remplaçant les engrais traditionnels issus de l’industrie fossile tout en séquestrant du carbone. Cette démarche s’inscrit pleinement dans notre vision de l’économie circulaire et de la limitation des émissions de gaz à effet de serre.
C’est dans ce contexte que nous avons répondu à l’appel d’offres lancé par le Syctom, le plus important syndicat de traitement de déchets en France, qui regroupe Paris et les communes limitrophes. Consacré au traitement mais pas à la collecte, il disposait déjà d’unités de valorisation énergétique et de centres de tri. Il s’est doté pour la première fois d’une unité de méthanisation et de retour à la terre.
Selon vous, quels atouts vous ont-ils permis de remporter l’appel d’offres ?
Probablement notre expérience sur ce sujet. Nous avons combiné plusieurs des savoir-faire de Paprec : la méthanisation et le retour au sol, le transport fluvial, et, surtout, le déconditionnement. Ce dernier point n’est pas négligeable : nous partons d’un déchet trié sélectivement par les habitants, qui font ce geste de bonne volonté mais peuvent se tromper. Nous devons donc « sur-trier » et évacuer les erreurs avant d’entrer dans la chaîne de méthanisation et de produire les biofertilisants, qui repartiront ensuite en fluvial vers les terres agricoles, principalement en Normandie.
La Russie étant dominante sur les marchés du gaz et des engrais, l’invasion de l’Ukraine en 2022 a dû légitimer votre projet…
L’actualité géopolitique est venue soutenir un discours qui est nôtre depuis des années : travailler sur le recyclage et l’économie circulaire des déchets, c’est travailler à la souveraineté du pays, notamment énergétique. Cette question, mise en lumière par la guerre en Ukraine, est évidemment essentielle. Le sujet des terres rares, omniprésent en 2025, nous préoccupe depuis des années. Ce n’est pas un plaisir de constater que l’Europe est ultra-dépendante de la Chine, mais je suis satisfait que ce sujet soit enfin sur la place publique. À force de vouloir délocaliser massivement pour faire des économies à court terme qui n’en sont pas toujours à long terme, le risque est de subir un retour de bâton, avec des savoir-faire et des chaînes de valeur qui s’éloignent. Les perdre est rapide, les ramener est très difficile !
Nous avons fait un pari industriel important en nous portant acquéreurs à la barre du tribunal de CNIM Environnement, qui avait perdu beaucoup d’argent mais restait le dernier concepteur français d’usines de valorisation énergétique. Aujourd’hui, Paprec Engineering compte 230 personnes, essentiellement à La Seyne-sur-Mer, près de Toulon, dans les locaux historiques de l’entreprise. Nous faisons le pari de l’industrie et du savoir-faire made in France. À notre niveau, nous développons aussi des partenariats avec d’autres acteurs français. Par exemple, avec Pellenc Selective Technology, champion mondial des robots de tri des déchets, une société innovante basée à Pertuis, près d’Aix-en-Provence, qui exporte partout dans le monde. Ou encore avec Lemarchand, une société normande qui fabrique les fours oscillants de nos usines.
L’unité de Gennevilliers va être l’une des plus importantes de France : quels sont les principaux défis techniques auxquels elle fait face ?
Le premier consiste à produire une pulpe et un biofertilisant ultra-propres en sortie. Nous nous appuyons sur une technologie innovante de pulpeur : la matière organique passe dans un bain de flottation accéléré et l’eau permet de séparer les produits des matières organiques. Les plastiques résiduels issus d’erreurs de tri sont ainsi séparés, grâce à une technologie semblable à celle qu’utilise le secteur de la papeterie, à plus petite échelle. À ma connaissance, elle n’est pas utilisée en France à ce jour, et nous la mettons en œuvre pour garantir un biofertilisant ultra-propre.
Le deuxième défi technique est de construire une usine de grande taille. Avec 50 000 tonnes de déchets alimentaires traités par an, il s’agira du plus grand site de ce genre en France, taillé pour répondre aux besoins du secteur. Le troisième défi concerne la logistique et le retour au sol des matériaux, en particulier la création d’une logistique fluviale. Nous avons conçu nos usines de tri de déchets de chantier selon ce modèle, et nous avons réalisé la première usine de recyclage de matières plastiques approvisionnée en fluvial à Limay, dans les Yvelines. Le fluvial est un moyen de transport fortement décarboné par rapport aux camions, et il permet de désengorger les villes d’une partie de leur trafic, particulièrement pour les produits pondéreux comme le biofertilisant, qui présente une forme liquide avec un rapport d’environ un litre pour un kilo. Nous sommes très satisfaits de pouvoir nous appuyer sur cette logistique fluviale pour faire sortir des biofertilisants du futur site.
L’objectif de 50 000 tonnes traitées chaque année correspond-il au gisement actuel des biodéchets collectés en Île-de-France ?
Nous aidons le Syctom en apportant une partie des matières organiques qui alimentent l’installation, au fur et à mesure que les bacs de tri et les bornes d’apport volontaire se déploient sur le territoire. Même si le tri des déchets verts et alimentaires est obligatoire à la source depuis le 1er janvier 2024 pour les particuliers et les professionnels, ce sujet accusait du retard. À titre personnel, j’habite au cœur de Paris et je ne dispose d’une borne d’apport volontaire à proximité de mon domicile que depuis la mi -2025. Au fur et à mesure de ce déploiement, le volume augmentera selon une logique de montée en charge progressive.
Pouvez-vous revenir sur le financement de cette unité, soutenue par des partenaires privés comme publics ?
L’essentiel de l’investissement est à la charge du Syctom, qui achète et finance l’usine. Plusieurs soutiens sont intervenus : le Sigeif (Syndicat intercommunal pour le gaz et l’électricité en Île-de-France), qui a vraiment été partie prenante de la phase de décision avec le Syctom, ainsi que l’Ademe. Il existe une méfiance autour de la méthanisation dans le grand public, à mon avis entretenue par de mauvais arguments, puisque certains les font passer pour des installations dangereuses, à tort. Je dois saluer la qualité et le courage de ces représentants du public qui, malgré le débat existant, se sont donné les moyens de créer une unité sans l’excentrer à outrance. Nous sommes à Gennevilliers, au cœur d’un territoire urbain important. Nos donneurs d’ordre se sont confrontés au sujet et ont répondu avec nous, dans le cadre de l’enquête publique, aux questions légitimes des riverains.
En matière de concertation et d’acceptabilité, quelles solutions concrètes avez-vous mises en place vis-à-vis des riverains ?
Nous n’avons pas de problème d’odeur avec ce type d’unité. Le Syctom est très regardant sur ce sujet. Ils ont une idée que je trouve absolument juste : il ne faut pas séparer l’industrie et la vie des citoyens. C’est le pari que nous avons fait avec le Syctom, et cela nécessite de mettre en œuvre des moyens importants pour traiter tous les sujets : non seulement les odeurs, mais aussi les risques d’incendie, le trafic routier pour les camions apportant la matière sur le site. En traitant le sujet de la sortie des biofertilisants en voie fluviale, on a divisé par deux le trafic routier. Il y a donc une démarche d’attention au contexte et de performance globale inspirante dans Métha Valo 92.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud
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